Comme à son habitude, le photographe Eugène Atget s’est déplacé à pied depuis son domicile de la rue Campagne-Première, près du boulevard du Montparnasse, suivant ce dernier puis le boulevard de Port-Royal jusqu’à la rue Broca. Cette matinée de printemps ou d’été, il s’intéresse à la cour du n°29. C’est un ensemble d’immeubles crasseux dont il se dit depuis des décennies que cela disparaitra un jour. Atget est très sensible à cette idée d’un Paris qui disparait depuis les travaux du baron Haussmann au milieu du siècle précédent. C’est aussi devenu son fonds de commerce. Les vieilles pierres l’intéressent, mais pas seulement. Les gens qui y vivent aussi. On a souvent remarqué, surtout après Walter Benjamin dans Petite Histoire de la Photographie (1931) que les images d’Atget étaient vides de personnages. Ce n’est qu’en partie vrai et la remarque de Benjamin était fondée sur un corpus très réduit d’images du photographe publiées l’année précédente.
Mais elle s’applique effectivement à certains reportages réalisés tôt le matin, un moment privilégié pour se déplacer sur son lieu de travail. Sans doute y voyait-il moins d’inconvénients, moins de monde à bouger pendant les temps de pause nécessaires pour l’exposition de ses négatifs sur plaque de verre. Il transportait sur son dos sa lourde chambre photographique et son trépied, s’installant souvent au milieu de la chaussée. En arpentant la ville aux premières heures, Atget évitait la circulation des véhicules de toutes sortes, charrettes à bras des marchands, tombereaux des transporteurs, fiacres et engins hippomobiles variés, et même véhicules à moteur qu’il ne photographia presque jamais (une fois, l’image d’une voiture dans une vitrine, un autre jour un cabriolet dans une cour…) alors que les automobiles se multipliaient dans la ville dans les années 1910. Beaucoup de ces photographies semblaient alors vides d’habitants des lieux. Walter Benjamin remarquait que c’était comme si on arrivait sur une scène de crime. Question d’atmosphère ? Pas seulement. Pour Benjamin, la photographie d’Atget poussait à l’examen rigoureux du monde représenté. D’ailleurs disait-il (on est toujours en 1931) « n’importe quel coin de nos villes n’est-il pas une scène de crime ? N’importe quel des passants, un criminel ? Le photographe – descendant des augures et des haruspices – ne doit-il pas découvrir la faute sur ses images et découvrir le coupable ? » En jeu pour lui la lecture des photographies, un enjeu très politique.

Cette image est pour moi la première prise des lieux. En existe-t-il d’autres qui n’ont pas été conservées ? Je ne sais pas. Les fonds parisiens n’en révèlent pas. La série du 29 rue Broca n’est pas toute datée. On trouve parfois, comme ici, la mention de 1912. C’est une date possible quand on croise ce travail avec ceux menés par le photographe à la même période. Quant au jour précisément, Atget ne le notait jamais. Cela ne semblait pas constituer une donnée importante. Le lieu, quelquefois un titre qui centrait sur un sujet, quelquefois une date. Mais au fil de ses retirages, il n’était pas rare qu’il modifiait la date. Vendues aux institutions parisiennes, ses photos étaient alors classées de manière topographique et perdaient souvent le sens des séries qu’il avait constituées sur le terrain, même lorsqu’il prenait soin de les vendre en albums, séries de photos contrecollées sur du papier dessin ou installées par encoches sur un fond cartonné.
Ici la photo semble convenir aux remarques de Benjamin. Il n’y a personne, alors observons les lieux. Les bâtiments sont en piteux état ; celui de gauche a l’air de servir d’entrepôt tandis qu’au fond et à droite, on dirait des logements. Les ombres s’étirent encore à en couvrir une large surface des pavés. Les fenêtres sont grandes ouvertes. Il est tôt le matin et peut-être fait-il déjà chaud. Quelque part existe une écurie pour abriter les chevaux nécessaires aux trois plateaux sur quatre roues ferrées qui servent à transporter les cargaisons de matériaux chez les grossistes ou les usines de recyclage. À gauche, la charrette à bras sort pour la collecte du matin dans les rues que ces chiffonniers se sont réservées. Papiers, chiffons, verres, métaux, bois, ouate, la charrette ramène tous les trésors du jour dans des paniers d’osiers. Triés, ils attendront leur transfert dans des ballots en grosse toile de jute. Le travail se fait à même le sol de la cour et quelques derniers rebuts témoignent de l’activité récente ; le coup de balais n’ayant pas encore été passé. Pas de doute, nous sommes dans la cour d’un maître-chiffonnier, en haut de la hiérarchie de ces communautés très fermées qu’Atget observe depuis des années. Il aurait pu en rester là. Le cliché correspondait à son objectif d’album sur le Paris pittoresque. Au verso il a noté au crayon : « Cour 29 rue Broca / Va disparaître ».

Mais il va revenir un peu plus tard. Pas la même journée. Pas à la même heure. Toujours l’ombre. Car cette fois il veut voir les habitants. Il installe sa chambre au milieu du passage dans la cour du 29 rue Broca. Ce cliché* pourrait encore illustrer le propos du philosophe. Atget s’est installé sous le second porche, le dos à la cour. C’est dans son habitude de prendre un cliché au fil de son avancée, ou de son retrait, sur les lieux qu’il a décidé de documenter. Les pavés, les grosses pierres charretières dont certaines sont cerclées de fer, le crépis des murs noircis, tout indique que nous sommes dans le vieux Paris qu’il affectionne et dont il fait commerce des clichés. En retrait de la rue, le passage semble vide, mais il n’en est rien, il faut fouiller, scruter, agrandir, un homme est dans la pénombre, la manche de sa chemise claire, poignets dégrafés, révélant sa présence. Le visage est caché mais il est bien là, observant ce photographe avec son appareil qui est déjà une antiquité et sa veste élimée. On sait qu’Atget ne se faisait pas grand frais de vêtements et détestait la modernité qu’il jugeait aliénante.

Il y a de grandes chances qu’Atget ait échangé quelques mots avec lui. Depuis 1910, il a entrepris plusieurs séries sur des lieux interlopes de la capitale, la zone notamment, cet espace au-delà des fortifications, occupé par les constructions de bric et de broc des zoniers, ouvriers pauvres des marges, et par les roulottes déglinguées des chiffonniers. La situation est différente dans le 5e arrondissement, quartier de Mouffetard. Des familles de chiffonniers occupent encore quelques ilots comme dans le 13e arrondissement, entre les Gobelins et la place d’Italie, des cités que la municipalité parisienne cherche à déloger depuis longtemps. L’homme est probablement l’un des chiffonniers du lieu car en observant la cour du 29, il n’existe aucun doute, elle est occupée par ces familles (femmes et enfants participent au cycle du travail) dont l’activité principale est la récupération des déchets de la grande ville, tôt le matin.

Cette fois on est dans la cour, autour de midi, l’ombre sous les chariots est minimale ; les deux cages à oiseaux accrochées à la fenêtre ont changé de côté. Même si les murs ont l’air délabrés, couverts de graffitis dans leur partie basse et sur les portes, le sol est débarrassé de tous détritus. C’est un lieu de vie et de travail. Les deux sont étroitement mêlées chez les chiffonniers. Est-ce une journée de repos ? Un homme observe Atget depuis sa fenêtre, en chemise, manches retroussées, casquette sur la tête, même à la maison, signes populaires du travailleur. Un adolescent à casquette est allongé sur le premier chariot. On l’aperçoit à peine. Il faut scruter, observer, agrandir. Il relève la tête en direction du photographe. C’est à ce moment qu’Atget engage une discussion. C’est une certitude depuis que j’ai étudié en détail son travail sur la zone et les zoniers, Atget a dépassé son ordinaire consacré aux murs, ou aux voitures ou détails architecturaux pour travailler quasi sociologiquement sur une fraction d’habitants de ces quartiers qui doivent disparaître. Pour moi, c’est ici que se produit le miracle d’Atget, celui qui met en défaut toutes les considérations sur un photographe ne s’intéressant qu’aux vieilles pierres (il avait quand même publié une série sur les petits métiers de la rue en 1898), lorsqu’il propose à ces chiffonniers de sortir, tous, et de prendre position dans la cour pour les photographier.

C’est un portrait de groupe : l’adulte, l’ado et un enfant en équilibre sur la partie haute du chariot, trois enfants sur le siège et un autre au sol. Une fillette est adossée au mur de droite, plusieurs autres observent depuis les fenêtres. Je note ce cadrage, presque le même que la fois précédente, et la distance mise par le photographe avec ses sujets. Sans doute parce que les lieux font partie du sujet. On aperçoit à gauche une boite de serrage qui permet de réaliser des ballots de papier ou de chiffon très compacts. Seuls les maître-chiffonniers en ont l’usage. Atget photographie le travail, les lieux du travail et les hommes, plus précisément les familles. Il a du insister pour avoir les enfants. Les femmes ne sont pas descendues. Sont-elles derrière les fillettes aux fenêtres ? Elles figurent sur certains clichés de Zoniers quand Atget photographie une scène de travail puis une scène familiale. Derrière ce projet, il existe un souci de légitimation de ces travailleurs de la marge, ces hommes qui rendent service mais qui ont aussi mauvaise réputation. En les photographiant en famille, en les rendant « imageables » il les réinsère dans la société. Et c’est un choix politique.
* Bien que sur ce cliché du musée Carnavalet on y lit « 29 rue Broca Ve arr./ passage d’entrée », l’inscription n’est pas de la main d’Atget qui écrivait au crayon d’une écriture déliée faite de grandes boucles dans les majuscules. Un exemplaire avait été vendu le 1er mai 1914 au musée dans le cadre de « l’album 3 du Vieux Paris pittoresque et disparu ». Atget a toujours souhaité négocier son travail auprès des grandes institutions – la Bibliothèque nationale, la Bibliothèque historique de la ville de Paris… – qui lui procuraient l’essentiel de ses revenus.

bonjour,je n’arrive pas à laisser un commentaire sur votre blog, dont je me régale à chaque parution… aussi je viens ici vous remercier pour ce nouveau voyage en mots et en images … j’ai hâte à la prochaine balade dans ce Paris disparu !je côtoie depuis quelques années une écrivaine qui a vécu dans le « bas XVIe » du milieu des années 30 à fin 70, elle m’a fait découvrir le travail d’Atget et connais aussi des détails sur ces quartiers si riches en personnalités extraordinaires, je vais lui transmettre le lien vers votre blog.merci encore pour votre travail de recherches et vos talents de conteur !à bientôt discuter de tout cela si le cœur vous en dit !bien à vous,Gwenaëlle ABGRALLPasseuse de mémoire à La Trinité-sur-mer È : 06 22 11 72 15 : gwenn@passeusedememoire.com
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