Françoise Huguier, photographe de mode, photographe documentaire, réalisatrice et commissaire d’exposition française a publié en septembre 2024 une série de lettres, un corpus peut-on dire par son caractère homogène, échangées par un trio constitué de ses futur.es mère et père, et de celui qui deviendra, par la force des choses, son grand-père. L’affaire est simple en apparence : Mathieu veut se marier avec Antoinette mais le père de cette dernière refuse et c’est dans l’adversité familiale que le couple finit par se constituer. L’intrigue si essentielle pour Françoise Huguier, mais minuscule pour les autres et tellement commune, essence de la domination patriarcale, ne m’aurait pas attirée si les dates ne correspondaient à celles de mes grands-parents maternels. Les dates, le début des années 1930, et les lieux, la Bretagne et cette partie de l’Indochine, la Cochinchine comme on la nommait dans l’administration coloniale. Mais c’eut tout de même été dommage de passer à côté de cette histoire émouvante, l’amour contrarié au nom des conventions sociales. Antoinette voulait que ces lettres disparaissent à sa mort. Elle ne s’en est pas chargée ; sans doute n’était-elle pas bien sûre que cela devait sombrer dans l’oubli. Ses enfants en ont décidé autrement. Un livre est né, articulé autour des lettres dans l’ordre chronologique (sans que l’on sache si la présentation est exhaustive) avec à chaque fois une photographie noir & blanc, non de Françoise Huguier mais de ses archives familiales, son père (6), sa mère (2), les deux ensemble (4 dont deux du mariage), sa grand-mère (2) et le château de Kernuz (1). Armand Maufras du Châtellier est le grand absent des images. Ce grand-père qui a failli contrarier la naissance de l’autrice n’apparaît pas dans le livre autrement que par ses longues missives comminatoires à Mathieu. Je suppose que c’est une volonté de la petite-fille d’avoir censuré l’image de cet homme que l’on pourrait penser dépourvu d’humanité si l’on jugeait son comportement à l’aune de notre société sécularisée et modernisée, mais non moins inégalitaire.
Mathieu, c’est un membre de la famille Le Minor de Pont-L’Abbé, Basse-Bretagne comme on le disait au temps des rois, pays bigouden quand on le nomme d’un point de vue populaire, au Sud de Quimper, vers la pointe de Penmarc’h. Pont-L’Abbé a une histoire riche d’une petite cité administrative et d’industrie toilière, fière de ses savoir-faire en matière de broderie, de dentelle et de confection de vêtements traditionnels bretons, comme les chupen et les tenues folkoriques des bagadou et ensembles de danseurs toujours actifs aujourd’hui. Françoise Huguier ne donne pas de précisions sur les Le Minor, la famille de son père, mais le nom est connu dans la région comme celui de familles de petits entrepreneurs locaux dans des domaines variés, notamment la minoterie. Ce sont des urbains qui envoient leurs enfants à l’école, les poussent aux études, n’hésitent pas à leur faciliter l’accès à Paris après les premières années quimpéroises. Aujourd’hui, Le Minor c’est, à la suite de Marie-Anne en 1936, une entreprise moyenne de prêt-à-porter fabriquant en France, ayant sauvé le patrimoine de la broderie locale et les pratiques artisanales des brodeurs et brodeuses du Sud-Finistère.
Antoinette est issue d’une famille que Françoise dit noble depuis Louis XIII. C’est aller un peu vite en besogne même si dans ces maisons on a pris du temps à soigner l’arbre généalogique, les portraits d’ancêtres, les armoiries et les récits de famille. Le fait est qu’il existe un sieur du côté d’Avranches d’où elle serait originaire. Ayant grappillé des pouvoirs de basse justice, un rôle de collecteur de gabelle, tout cela ne pèse pas lourd, une branche de la famille se retrouve à Quimper à la fin du XVIIIe siècle. Urbaine donc, sans terre ou si peu. Un nom mais pas un titre. Arrive-t-elle après les réformations de la noblesse bretonne de la fin du XVIIe et début du XVIIIe siècle menées tambour battant pour extirper les faux-nobles, les gens aux titres incertains. Le plus curieux, c’est le travail de l’ancêtre de Françoise Huguier, un autre Armand (ils s’appellent tous Armand) du Châtellier, célèbre et célébré celui-ci pour avoir rédigé une Histoire de la Réformation de la Noblesse, et en particulier celle de Bretagne, bien connu aussi pour une monumentale Histoire de la Bretagne. Les ancêtres d’Antoinette et Françoise sont des urbains éduqués, érudits, passionnés d’histoire bretonne et d’archéologie. Ils ont des fonctions au tribunal de Quimper ou dans d’autres services, s’intéressent à toutes les dimensions sociales et politiques de leur pays, participent activement aux associations qui renouvellent l’étude de la langue et de la culture que l’on dit celtique. Ils sont insérés dans une société plus large que celle qui subsistera au manoir de Kernuz, ce château du 16e siècle qu’un Armand achète en 1842, rénove, agrandit, en fait la demeure familiale, le lieu des origines, de la tradition inventée de la famille noble et chrétienne. Mais tout ça n’est pas dans le livre, c’est seulement une portion du contexte.
L’Armand du livre de Françoise, c’est un autre Armand Maufras du Châtellier, militaire de carrière ; il a fait Saint-Cyr note-t-elle dans une courte introduction. On le sent déjà droit dans ses bottes. Ses lettres à Mathieu, quand il tente de le dissuader de pousser plus loin sa cour à Antoinette, exhibent toutes les armes de la violence sociale à sa disposition : nous ne sommes pas du même monde, nous n’avons pas la même éducation, nous ne vivons pas de la même manière, certes nous sommes chrétiens, bien que de votre côté cela semble plus récent et superficiel, ma fille sera malheureuse avec vous. Qui plus est, l’emmener dans ces contrées dangereuses pour sa santé est prendre le risque de sa perte. Vous devez donc renoncer et trouver femme dans votre monde. Tel sera le leitmotiv du pater familias.

Mathieu n’en démord pas, il aime Antoinette, elle sera sa femme. Monsieur, je vous respecte mais vous devez assouplir votre position. Je suis désormais directeur d’une plantation en Indochine, ma position sociale et financière est assurée. Vous pouvez avoir confiance, votre fille sera entre de bonnes mains. On est entre 1932 et 1935. Mathieu Le Minor exploite une plantation d’hévéas pour en extraire le caoutchouc dans les conditions que l’on connait maintenant. Cette situation m’a fait aussitôt penser au livre d’Éric Vuillard, Une sortie honorable (Actes Sud, 2022) dont le premier chapitre narre l’arrivée en 1928 d’un inspecteur du travail venu contrôler « le respect des minces ordonnances faisant office de Code du travail, censées protéger le coolie vietnamien » dans une plantation de Michelin. Ce qu’il découvre l’horrifie, comme ces jeunes ouvriers couverts de gale et entravés par du fil de fer. Des déserteurs, lui apprend-t-on. Des hommes qui ont cherché à fuir la plantation. Voilà, on est de plain pied dans le régime de la plantation, la domination coloniale qui fonctionne par la violence. Mathieu n’en disconvient pas lorsqu’il écrit à Antoinette : « J’ai engueulé tout le monde pour que le travail aille plus vite. Je me suis mis dans une colère feinte. Les pauvres coolies tremblaient devant moi… Il me faut de la main d’œuvre en plus des Tonkinois (c’était déjà des Tonkinois dans le Vuillard). Il me faut 400 boys. Aujourd’hui, j’avais 260 boys, demain 300 j’espère, après-demain 400. Il faut que ça marche ou que ça crève. Voilà ma petite Nénette, ma lutte de chaque jour. Encourager l’un, engueuler l’autre, prévoir, montrer que l’on est un chef. » Voilà Antoinette, puis-je ajouter, la réalité du service de la plantation. Il faut que ça marche ou que ça crève, c’est au sens propre des termes ; il n’existe pas de place ni de temps pour la métaphore. D’autant que dans ces années 1930, les mouvements nationaliste puis communiste organisent les résistances dans les campagnes indochinoises. Et la répression est féroce dans les commissariats de Saigon. Des policiers français et leurs auxiliaires indochinois y pratiquent la torture ; la justice envoie les rescapés condamnés, ouvriers, étudiants et paysans, au bagne de Poulo-Condor pour y crever à petit feu. Ça non plus, ce n’est pas dans le livre. C’est encore le contexte.
Les amoureux, essentiellement épistoliers, finissent par se marier dans la région parisienne, sans le consentement des parents d’Antoinette qui, à sa demande qu’on lui fasse parvenir ses effets personnels, reçoit en guise de dot, une malle de foin. Mais je suis passé rapidement sur les arguments de Mathieu : ici (en Cochinchine) on vit très bien entre nous, le climat est très supportable, d’ailleurs je ne porte jamais le casque colonial. Mensonge curieux, on le voit avec son casque blanc sur plusieurs photos. Ce qui est logique. « C’est la marque de tous les voyageurs dans les zones chaudes des empires, qu’ils soient britanniques, hollandais, allemands ou français. Depuis le milieu du dix-neuvième siècle, le casque de liège, recouvert d’un coton qu’on passe au blanc pour en entretenir l’éclat, est porté par les militaires, les missionnaires, les fonctionnaires et plus généralement, il constitue le signe de ralliement du colon. Comme l’explique l’historien Sylvain Venayre, il est le symbole de l’impérialisme européen » (extrait de mon article sur le peintre colonial Bouchaud publié ici en 2021).
Bon, tout cela n’est pas très joli mais le tableau général ne s’améliore pas lorsqu’on connait l’histoire de la famille Le Minor en Indochine. En 1950, Françoise a huit ans, elle assiste à une soirée à la plantation, autour de la piscine avec les invités, le vin, les domestiques, quand un groupe de combattants du Vietminh arrivent, tuent quatorze personnes et l’enlèvent, elle et son frère, les retenant huit mois dans la jungle. L’expérience est traumatisante, son grand-père l’avait bien dit, et pour une fois il avait raison, le pays n’était pas sûr. Plus tard, elle prendra le contre-pied des positions coloniales de ses parents, du moins je vois son travail photographique ainsi, allant en Afrique pour un reportage « sur les traces de l’Afrique fantôme », suivant l’itinéraire de la mission Dakar-Djibouti mené par Marcel Griaule dans les années 1928-1930, dont Michel Leiris a raconté dans L’Afrique fantôme, le pillage incessant, les extorsions sournoises, les vols nuitamment, les achats à vils prix d’objets de la culture africaine qui devenaient magiquement objets de la culture et de la science européenne. Ce fut un voyage avec Michel Cressole, je cite, « tous deux en quête de ce « goût du merveilleux qui, il y a près de soixante ans, amena Leiris au pays des Noirs ». Pour Françoise Huguier, c’est tout ça, dit-elle, les courriers entre mes parents, les descriptions des trajets effectués par mon père… qui m’ont donné envie de connaître le monde ». Il faudra que je lise cet album pour en connaître davantage…
Un dernier mot : il ne fut guère question ici de la parole et des idées d’Antoinette. C’est dans l’ordre des choses de ces temps que de minorer la parole des femmes. On trouve tout de même dans le livre deux lettres, l’une à son père (1933), l’autre à son amoureux (1er janvier 1936), une configuration patriarcale dans laquelle elle se débat, tente de montrer sa souffrance et de trouver sa voie. Et je repense à ma grand-mère Jeanne, à son désespoir, les malles embarquées sur le navire du quai des messageries, tenant la main de sa fille de cinq ans, ma mère, le 7 juin 1936, alors que Joseph vient de s’écrouler sur la passerelle et qu’il va mourir quelques minutes plus tard en arrivant à l’hôpital Grall, ayant passé une dernière fois l’arroyo chinois et longé les dizaines de sampans amarrés sur le quai de la rivière de Saigon.
