Photo n° 1 Willy Ronis ©MPP

Je connaissais cette photographie publiée dans la première édition de Belleville-Ménimontant (désormais BM1) en 1954 aux éditions Arthaud, page 80, fortement recadrée à droite et à gauche, en format vertical, presque à la fin du livre, entre des images du quartier, une vieille femme au marché sur la rue de Ménilmontant et une vue d’un petit immeuble à la tombée du jour au coin de la rue Boyer et de la rue Laurence-Savart à Belleville. Elle était déjà parue dans un premier recueil en 1951, Photo-reportage et chasse aux images. Willy Ronis l’avait donc reprise pour BM1 sans trop se poser de questions sur son intérêt. Il avait réalisé ce cliché rue de Bagnolet un jour de ses chasses à Belleville, sans doute en 1947 ou 1948. C’était une image pittoresque, pas vraiment insolite à cet endroit, et lui, Ronis, photographe-reporter toujours aux aguets avec son 6×6 Rolleiflex, ne se pensant pas encore comme un artiste, devait la considérer pertinente pour une représentation du quartier. Et pourtant, elle disparait des éditions suivantes et ne sera jamais plus publiée.

On y voit deux hommes s’accrocher, l’un bien calé sur ses jambes, en position de force, l’autre, déstabilisé et cherchant à se protéger. Au sol, des objets difficilement identifiables, sinon un journal froissé et peut-être un instrument de musique brisé, corps et manche séparés et gisant du trottoir au caniveau. Derrière eux, une porte cochère qu’il me semble avoir localisée au n°118 de la rue de Bagnolet, près du café-tabac qui se nomme aujourd’hui le Saint-Germain. Le guichet de la porte est ouvert et, à droite de l’image, coupée dans le BM1, la grille tirée d’un magasin (aujourd’hui un petit salon de beauté) qui pourrait laisser penser que c’était un dimanche ou un lundi matin (l’ombre s’étirant dans la rue de Bagnolet orientée nord-est-sud-ouest). Si c’était le cas, on peut dater l’image, grâce aux agendas du photographe, des lundis 3 ou 10 novembre 1947, c’est-à-dire des deux premières séances de travail de Ronis dans le 20e arrondissement. Ces dates demeurent cependant incertaines, le magasin ayant pu être fermé un autre jour.

Photo n° 2 Willy Ronis, ©MPP

Je fus bien content de découvrir dans les archives de Willy Ronis conservées au fort de Saint-Cyr par la Médiathèque du Patrimoine et de la Photographie, trois autres images (au format contact) figurant cette rixe et modifiant un peu la perspective qu’on pouvait avoir de l’incident avec la seule photo publiée. La scène montre les deux protagonistes entre la porte cochère, d’où un autre individu jette un œil prudent, et la vitrine du café-tabac. Le corps et le manche de l’instrument ne sont pas sur le trottoir et le caniveau comme sur la précédente photo. On peut donc dire que cette image est antérieure.

Photo n° 3 Willy Ronis ©MPP

Sur cette troisième photo, les deux combattants sont devant le café et l’instrument est bien visible et intact. On dirait une mandole algérienne, instrument à quatre cordes doubles utilisé par les musiciens algériens de Paris dans l’après-guerre. Le bruit de la bagarre a alerté les gens du café et un homme en costume-cravate est dans l’encadrement de la porte.

Photo n° 4 Willy Ronis ©MPP

Et voici la quatrième photographie de la rixe. C’est une mêlée : on ne distingue même plus les combattants initiaux. D’autres hommes sont intervenus, dont un serveur du café avec son tablier. Un moment, j’ai pensé que c’était la dernière image prise par Ronis. Il avait suivi le parcours des deux combattants depuis la porte cochère jusqu’à l’entrée du café d’où des hommes étaient sortis pour s’interposer. Mais cet instrument brisé sur une photo, intact sur une autre, obligeait à revoir la chronologie. La photographie publiée dans BM1 n’était pas la première prise mais la dernière. Alors, comment interpréter la scène ?

D’abord la chronologie. La première image est celle que j’ai nommée numéro 2 : les deux hommes sont devant la porte cochère dans le guichet de laquelle on aperçoit un autre homme avec une coiffure traditionnelle (que je n’ai pas réussi à identifier). Puis celui qui semble le plus faible dans la lutte avance vers le café (photo numéro 3). Quelques secondes plus tard, des hommes sortent du café et se mêlent à la bagarre. Pourtant, celle-ci se poursuit et l’image numéro 1 est la dernière prise de Ronis. L’instrument est cassé et les morceaux s’étalent devant les lutteurs. Donc, et c’est mon interprétation, les hommes du café n’ont pas cherché à séparer les deux combattants, et encore moins à secourir le plus faible. Ils les ont seulement chassés de devant la vitrine, les obligeant à repartir vers la porte cochère, ce qu’ils ont fait, brisant la mandole sur leur trajet. On ne peut comprendre cette situation qu’en repensant à la condition de ceux qu’on appelait, pour rester dans un vocabulaire décent, les Nord-Africains. Le geste des hommes du café est seulement de leur avoir signifié d’aller se battre ailleurs. J’imagine assez les termes racistes employés dans ce moment de rencontre. On est encore loin de la guerre d’Algérie, mais les événements de Sétif en 1945, qu’on ne nomme pas encore le massacre du 8 mai, ont considérablement contribué à élever la tension entre les communautés.

Quant aux raisons de la rixe, il serait encore plus imprudent d’en suggérer une. La photographie de Willy Ronis publiée en 1951 puis en 1954 dans BM1 est un instantané qui ne raconte pas d’histoire. Seules les images supplémentaires que les archives ont conservées (sous forme de contacts au format minuscule) nous permettent d’en reconstituer le déroulé. Il reste une dernière question : pourquoi Ronis a supprimé cette photographie des éditions suivantes ? Pourquoi n’a-t-elle jamais été republiée ? J’ai ma petite idée. On en reparlera.