Je commence par la fin, les dernières pages du livre qui reproduisent la première édition éponyme, le Far-Westhoek de 1982, 48 photographies en noir et blanc, publiée par la Ferme Nord de Zuydcoote. Rien que le nom de l’édition est une aventure sur ces terres de l’extrême Nord, le nôtre bien sûr, pas le Grand. Westhoek, derrière la frontière avec la Belgique, une réserve naturelle aujourd’hui, des plages, des dunes, les mêmes que celles plus au sud, un chapelet qui va de Bray-Dunes à Malo. Malo-les-Bains et ses départs périlleux de migrants vers l’Angleterre de moins en moins accueillante. Des plages et des dunes désormais sous la surveillance des gendarmes, jumelles et drones, gazeuse à la main, rangers détrempées d’avoir tenté de retenir dans les vagues des familles apeurées.

Quand à la fin des années 70, le jeune Girard vient régulièrement faire des photos, ce n’est pas le sujet. À ce moment, on s’inquiète surtout de l’avenir des industries lourdes de la région, la sidérurgie et ses hauts-fourneaux, leurs hommes aux mains d’or qui veulent travailler encore. L’auteur explique dans une postface son aventure de photographe à l’affût d’une commande et soucieux de fureter l’espace à sa guise. Un espace sauvage. Celui du littoral d’abord. « La sauvagerie du littoral, accentuée par le désordre de l’urbanisation ». Celui d’une sociabilité débridée ensuite, au moment des carnavals mais aussi, les images en font foi, celui des ducasses, des mariages, des bals quand les corps sont en lévitation sociale, sans souci de la bonne posture, engagés dans la fête, la joie.

Souvent dans les images de Thierry Girard, cette joie intime, car partagée seulement dans le mitan du café, de la salle du fond, transparaît avec la force de la photo instantanée, le bon shoot, comme ce corps à corps. Est-ce une danse ? La première de la mariée avec son père ? Ou plus tard, quelques pas accordés à un proche ? Le photographe n’est pas encore soucieux des verticales, de l’équilibre des formes. Il suit le couple de danseurs, l’homme qui entraine la femme au-delà des convenances. Il veut aussi les limonaires dans le fond de la salle. Tout vibre, les néons, l’orgue mécanique, les danseurs. L’image bascule et nous avec.

Monde vaporeux, pas celui des canaux vénitiens qui me tourmentent, mais celui de la brume qui manquait la fois d’un fameux week-end de 1940 quand il fallait tout rembarquer sous la mitraille. L’enfant qui préfère voir le monde à l’envers l’a-t-il appris à l’école ? J’aime beaucoup cette photographie qui fait la couverture du livre : le décor, pauvre – Girard l’a aussi saisi l’instant d’avant l’irruption du gamin turbulent – est-ce du sable ou de la neige ? On pourrait douter. L’auteur revient souvent sur ces espaces dépouillés où le moindre objet fait signe, un poteau, un morceau de grillage, la trace du passage d’une voiture, un morceau de toiture derrière la dune. Un paysage cadré « avec un art consommé de la rythmique » écrit Arnaud Claass dans sa préface. Pas mieux…

Encore Zuydcoote. J’aime ces noms du Nord qui se ravissent de voyelles, les doublant à plaisir. J’aime aussi le cadrage de cette image. Il raconte. Le blockhaus qui s’effondre ou le fera sous les efforts des vagues grignoteuses de littoral. Les pas sur la dune mènent à la caravane, régulièrement dégagée des sables qui l’enserrent, refuge discret d’amours interdits.

Image étonnante. Fixité des personnages, chien compris, posés là, comme figés par les radiations. 1982, Mitterrand avait enterré les projets de centrale en Bretagne, à Plogoff et à Malville notamment, contre lesquels nous avions manifesté avec conviction pendant des années. Étonnement donc de constater que ce qui nous effrayait plus au sud était ici un espace de loisir, limité par les grillages surmontés de barbelés. D’une pareille scène, Martin Parr a seulement ajouté la couleur. Une autre photographie montre des enfants jouant dans l’eau avec en fond, les cylindres des réacteurs nucléaires…

C’est la dernière photographie du livre, comme si l’auteur était déjà en partance, le moteur tournant, la voiture, qui n’est pas encore une Volvo, au plus près du spectacle final. La mer du Nord, les installations portuaires. Est-ce l’entrée du bassin de l’Atlantique et du canal des Dunes qui dessert les darses du port de Dunkerque ? Elle répond à la première image du livre, un autre paysage derrière le pare-brise. Robert Frank termine son grand livre Les Américains par trois clichés réalisés au Texas, dont sa femme et ses deux enfants qui dorment dans la voiture, puis qui le regardent les photographiant. Évidemment que Thierry Girard avait cette scène d’automobile en tête au moment de la photo puis de la réalisation de ce beau livre.

Quelles belles photos ! Quelle belle écriture qui vient les échouer au-delà de toute éloquence !
J’aimeAimé par 1 personne
Merci pour le photographe et l’auteur de ces quelques lignes..
J’aimeJ’aime