Le dernier livre de Danièle Méaux, professeur émérite à l’Université de Saint-Étienne, est sous-titré « Des espaces pour le documentaire de création (2000-2025) » et est paru dans la collection Essai des éditions Filigranes où ses ouvrages consacrés à la photographie contemporaine occupent une place importante aux côtés de ceux d’Arnaud Claass. Il est basé sur le travail de 28 maisons d’éditions, d’une cinquantaine d’artistes et auteurs, que de très nombreuses photographies en couleur des doubles pages étudiées viennent illustrer. J’ajoute ici pour ne pas l’oublier la présence heureuse d’un glossaire de l’édition photographique que les non-spécialistes apprécieront.

Le livre est tout à la fois une étude fouillée sur la méthode de ce que l’autrice nomme le documentaire de création et et un guide précieux pour lire avec davantage d’acuité les ouvrages relevant de ce genre qui rassemble « les ouvrages restituant de patientes enquêtes sur divers phénomènes de société », une catégorie qui s’est « singulièrement affirmée en ce début de XXIe siècle ». J’apprécie d’emblée que l’ouvrage débute sur l’examen du livre de Mathieu Asselin dont l’enquête sur les désastres causés par l’agent orange de l’entreprise Monsanto, avait été présentée à Arles en 2017. Ou encore par le livre d’Arno Gisinger et Pierre Rabardel, HK. Destins/Schickale, Éditions Loco, 2021, une enquête sur la résistance de Henrich Köenig au nazisme. Ces deux livres comme bien d’autres servant la démonstration rassemblent des archives, des témoignages et des photographies récentes « pour construire un récit polyphonique tramant les mots et les images », une forme de restitution à laquelle on tient particulièrement sur ce blog.

Danièle Méaux note les singularités et les caractéristiques communes des ouvrages cités. « Tous s’attachent à rendre compte de phénomènes réels dans leur complexité : ils visent à une compréhension approfondie et nuancée de situations sociales ou environnementales, du fonctionnement politique ou économique, d’itinéraires de vies singuliers et emblématiques », souvent avec un positionnement critique, un engagement explicite.
Il n’est pas possible d’établir ici dans le détail les éléments d’analyse du livre mais notons en plusieurs. Parmi les critères à observer dans les documentaires de création figure la manière d’agencer texte(s) et images. Danièle Méaux rappelle qu’en 1984, Allan Sekula dans Fish Story avait proposé une refonte de la manière d’envisager les interactions du texte et des images à des fins documentaires et critiques ». Elle montre la grande diversité des choix effectués par les artistes depuis le début du siècle. La forme de l’enquête est fréquemment utilisée pour son caractère ouvert et la possibilité de combiner des sources diverses sans toujours forcer les liens entre les documents présentés, sans suture artificielle ou définitive, avec une distance que le lecteur peut endosser à son tour pour comprendre et se forger une opinion.
Un des grands intérêts du livre de Danièle Méaux est de s’intéresser aux manières de lire, aux cheminements possibles du lecteur dans ces documentaires de création. La diversité des documents proposés, leurs agencements singuliers, le passage du texte à l’image, d’une source ancienne à une photographie contemporaine, la créativité du design du livre, tous ces critères incitent les lecteurs à ne pas se cantonner dans une seule forme de parcours. À la différence de l’enquête journalistique, souvent linéaire dans sa conduite, le documentaire de création associe un ou plusieurs artistes avec des auteurs, des chercheurs, des experts, introduit du témoignage, de la parole autre et l’enchainement des pages n’obéit pas forcément à des principes de succession mais plutôt à « des mises en relation pluri-directionnelles », multipliant « les possibilités de cheminements autorisés » dans le livre et donc une diversité d’expériences de lecture et d’appréhension du sujet évoqué par les auteurs. Le lecteur a le sentiment de « pouvoir agir à sa guise, la porte étant ouverte à la fantaisie, au braconnage (Michel de Certeau) et aux comportements idiosyncrasiques », c’est-à-dire propres aux tempéraments des individus.
Les respirations du documentaire de création ne proviennent pas seulement des pages blanches disposées avec attention ou de l’épaisseur des marges (en tête, en pied, intérieure, extérieure ou de petit fond, voir le glossaire). Les agencements créatifs engagent à des retours en arrière ; les documents d’archives se lisent différemment, les textes plus ou moins longs s’abordent de façon cursive ou peuvent être dépassés provisoirement pour un premier survol iconographique. Beaucoup des livres étudiés par Danièle Méaux permettent des allers et venues « dans [leur] épaisseur », ouvrant le lecteur à des réflexions pour envisager à son tour, au regard des matériaux présentés, la complexité du réel chère à Edgar Morin.

Je ne saurais rendre compte de toute la richesse d’analyse et finalement de la méthode de Danièle Méaux mais un point m’a spécialement intéressé : « l’écriture visuelle de l’histoire ». Prenant appui sur l’enquête HK. Destins/Schickale, elle détaille le contenu du livre : « Au fil des pages un texte sobre relate les vies d’HK et de sa famille, intimement liés aux convulsions de l’Histoire. Parallèlement à leur fonction narrative, les mots livrent un questionnement sur la manière dont l’enquête progresse [sans étouffer l’agentivité des images précise plus loin D.M.] afin que, comme l’écrit Arno Gisinger, le savoir historique [n’apparaisse] jamais comme un récit univoque et stabilisé, même s’il s’appuie sur des sources fiables ». Évoquant aussi le travail de João Pina, Tarrafal, Londres, Gost Books, 2024, sur l’itinéraire de son grand-père interné au camp de Tarrafal sous la dictature de Salazar au Portugal, Danièle Méaux observe que « la place donnée à la subjectivité de l’enquêteur fait écho aux questionnements épistémologiques de bon nombre d’historiens contemporains (elle cite plus haut Ivan Jablonka) qui se montrent convaincus que l’approche des faits mérite d’être explicitement située et que toute posture de surplomb est illusoire ».
Parmi les apports de Livres de Photographies je signale aussi l’importance de l’imaginaire dans le processus de re-enactment (reconstitution ne convenant pas totalement), la construction collective de ces documentaires de création faisant intervenir auteurs, photographes, graphistes, éditeurs etc., le croisement des expertises qu’ils nécessitent, l’importance accordée à la typographie, aux couleurs, aux matières… Un ouvrage donc particulièrement éclairant sur un genre qui devient majeur. J’en veux pour indices, en plus des titres utilisés par Danièle Méaux, les travaux de Jean-Michel André (Chambre 207, Actes Sud 2024) ou de Camille Lévêque (À la recherche du père, Delpire, 2025) montrés à Arles en 2025, mêlant photographies, archives, propos de témoins, textes de l’auteur. Livres de photographies de Danièle Méaux est donc un ouvrage précieux car il montre comment les créateurs ont inventé de nouvelles formes de valorisation de leur travail dans un marché étroit et très concurrentiel, à l’intérieur d’une niche de l’édition en général, celle du livre de photographies avec ses différents genres.
