
Le Château Coquelle à Dunkerque, centre culturel associatif, présente du 24 janvier au 5 avril 2025 une exposition des travaux du photographe Thierry Girard dont le sous-titre, « des gens, des vies, des paysages » rend compte de l’évolution de la pratique de l’artiste. À cette occasion, un portfolio de belle facture a été édité avec l’aide d’Éric Cez des éditions Loco. « Quarante ans après sa première résidence artistique, le photographe revisite ces lieux familiers avec une démarche profondément humaniste », est-il noté dans la présentation en ligne de ces photographies. Thierry Girard est effectivement un habitué des paysages du Nord de la France depuis Far-Westhoek publié en 1982 et dont Dominique Gaessler des éditions Transphotographic Press travaille à une réédition augmentée.

Ceux qui suivent ce photographe ont bien observé l’importance croissante des contacts humains avec des portraits qui s’intégraient de plus en plus dans son travail. Je pense à ses images d’hommes et de femmes qu’il apercevait dans les rues chinoises du Shaanxi puis ses portraits posés dans les campagnes du Sichuan (Voyage au pays de Réel, Marval, 2007) qui tranchaient déjà avec sa traversée D’une mer l’autre (Marval, 2002) quand les rencontres étaient souvent fortuites, dans un café, au détour d’un chemin et les conversations réduites à peau de chagrin. Thierry Girard dialoguait surtout avec les paysages et marchait en compagnie de Victor Segalen, Julien Gracq ou Peter Handke.

Dans Le Monde d’après (Éditions Light Motiv, 2019), ce voyage d’Est en Ouest à travers le bassin minier du Nord et du Pas-de-Calais, les paysages s’imposaient toujours, la déambulation était lente comme l’artiste aime à le noter, mais la vie des gens qui peuplent et habitent ces lieux semblait désormais commander la lecture de l’espace. C’est l’impression que donne aussi Les lieux de l’affect, avec cette inversion de la problématique étayée par le sous-titre : « des gens, des lieux, des paysages ». Dans une démarche qui n’est pas seulement dictée par une capture esthétique (mais toujours intranquille), elle intègre des dimensions géographiques (l’espace n’est pas seulement habité, il est construit) et sociologiques (pour comprendre les relations des habitants entre eux et avec les lieux).

La nouveauté de ce portfolio est la présence importante de paroles rapportées, d’extraits d’entretiens dont les questions ont été enlevées, laissant la place à un texte parfois abondant qui exprime les relations aux lieux des habitants rencontrés. Ce sont des individus ordinaires comme ce couple de retraités pêcheurs de crevettes habitués de la plage de Leffrinckoucke et des concours de décorticage du crustacé, un ouvrier, un agriculteur et quelques artistes ou gens du milieu culturel. Tous expriment l’histoire de leur attachement à l’espace arpenté par le photographe. Dans ce travail mené en 2023 et 2024, Thierry Girard a donné une grande place à leurs propos. Parmi ces gens, comme il dit, figurent plusieurs migrants, une catégorie essentielle dans l’écosystème du Nord et particulièrement de son littoral.

Cela fait désormais plus de trente ans que les migrants fréquentent ce territoire du Nord, ayant toutes années expérimenté au péril de leur vie les diverses manières de traverser la Manche, « zone dangereuse, noyade fréquente » ainsi que l’indique la pancarte de la plage des Huttes. Thierry Girard donne la parole à Ali Mohammad, une vingtaine d’années, réfugié kurde irakien polyglotte ayant obtenu le droit d’asile. Comme les autres il raconte son périple, son choix de rester en France, d’aider les autres à la maison Sésame d’Heerzelle.

Thierry Girard consacre plusieurs pages de photographies et d’entretiens avec des migrants, portraits d’un jour puisque le lendemain est toujours incertain et qu’il faudra retenter sa chance, jouer sa vie pour un monde rêvé de l’autre côté des eaux tumultueuses. Je retiens le témoignage d’Alain Le Daguenel, Breton de Dinard, ancien de la marine marchande, puis pilote du port de Dunkerque et désormais canotier sur le Jean-Bart II, canot tous temps de la SNSM de plus en plus sollicité. En 2021, les cinq stations du Nord-Pas-de-Calais ont sauvé 2500 personnes, explique-t-il. Témoin d’embarcations de dix à douze mètres transportant une centaine de personnes voire plus, des pneumatiques souvent sans raidisseurs, aux moteurs mal montés par des passeurs pressés et avides des gains sur le dos des migrants. Au bout d’un certain temps, le bateau se désintègre, alors les secours interviennent, le CROSS, la SNSM… Aujourd’hui c’est systématique et l’État a même affrété deux anciens chalutiers pour surveiller la zone en plus des moyens de la gendarmerie, douane, Frontex. On connait cette histoire de l’opératrice du CROSS Gris-Nez refusant ironiquement d’envoyer des secours pour une embarcation en train de couler en 2021. Vincent Delecroix en a tiré un livre (Le Naufrage, Gallimard, 2023). Vingt-sept morts cette nuit-là. La violence de la situation est toujours perceptible dans les paroles des acteurs qu’ils soient sauveteurs ou migrants car la politique française est toujours d’intervenir après coup, quand tout va mal, que des hommes, des femmes et des enfants sont en danger de mort par hypothermie ou noyade, plutôt que, comme le disent inlassablement les associations d’aide aux migrants, de favoriser des traversées en toute sécurité.

Humaniste, le travail de Thierry Girard l’est assurément. Il possède aussi cette dimension politique toujours présente dans son travail, en filigrane pourrait-on dire, avec ses images qui prennent position dans le débat brouillé qui agite les médias et la vie politique française. Brouillé par des concepts et coups de menton bien éloignés du registre de l’humanisme et des droits de l’homme. C’est à la fois l’honneur et la force d’un tel travail d’insérer ces portraits de migrants, de croiser leurs vies, leurs espoirs et leurs souffrances avec celles des gens ordinaires, des hommes et des femmes qui font lieu sur ce littoral, à défaut de réussir à faire complètement société.
Merci à Thierry Girard pour l’envoi de son portfolio et des photographies présentées ici.
