Précédemment, nous avons observé la première photographie conservée de Walter Benjamin. Celle-ci est pratiquement contemporaine. Walter a 4 ou 5 ans. Il ressemble très fortement à l’enfant assis sur un coussin sous la stature imposante de son père. Cette année 1896 (ou 1897), il est en hussard, le corps d’élite des soldats prussiens. Il porte le kolback avec plumet et jugulaire relevée, un sabre qu’il tient de la main gauche et une lance avec fanion régimentaire. Plus tard – on y reviendra – il évoquera les déguisements ridicules dont on affuble les enfants. Mais c’est l’époque des costumes spécialement destinés à la photographie.

Comme il l’écrira : « Ce fut le temps où les albums de photographies commencèrent à se remplir » et il ajoutera curieusement : « On les trouvait de préférence dans les recoins les plus glacés des maisons, sur la console ou le guéridon de la chambre d’amis ». Pourquoi « les recoins glacés » ? Parce que les chambres d’amis n’étaient qu’épisodiquement chauffées ? La photographie de la famille réunie, comme celle de 1896, ou les portraits individuels sont encore tournés vers l’extérieur. Ils ont pour mission de représenter la famille. Manuel Charpy note que dès les années 1890, une nouvelle conscience du passé familial se construit. Dans les familles bourgeoises, il est d’usage d’aller au moins une fois l’an chez le photographe, particulièrement pour y refaire les photos des enfants, une pratique qui transforme la manière de se considérer dans le temps. « La photographie offre l’expérience intime de se voir aux différents âges de la vie. » Dans les recoins des chambres d’amis, les portraits ont arrêté le temps et sédimentent quelques aspects de la famille sur lesquels le visiteur peut jeter un regard distrait ; il a les mêmes chez lui.

On ne se fait pas photographier n’importe comment ; l’art du portrait exige de se transporter sous d’autres horizons, de travestir la réalité quotidienne. Les Benjamin choisissent leurs modèles parmi les productions des hautes sphères de la société. Walter donc est photographié dans la tenue préférée du kaiser Guillaume II posant de manière décontractée avec son fils dans le même studio photographique Selle & Kuntz, situé Schwertfegerstrasse 14 à Postdam, une dizaine d’années auparavant. Pour la famille impériale les raisons de ces clichés sont toutes autres, il s’agit de promouvoir une image du pouvoir, de la succession assurée, de la stabilité du Reich. Si le costume du petit soldat nous semble aujourd’hui totalement impossible, la société allemande d’alors encourage ce comportement qui participe à l’esprit militariste du pays récemment unifié sous la houlette de la Prusse.

« Quand j’étais petit, écrit Walter Benjamin dans Enfance berlinoise, on ne pouvait s’imaginer une année sans l’anniversaire de la victoire de Sedan », cette bataille voulue par l’empereur français Napoléon III qui se termine par sa capture, l’écrasement de ses armées, l’Alsace et la Moselle cédées au Reich par le traité de Francfort en 1871. « Après Sedan, il ne restait plus que les parades militaires » et l’enfant y assiste avec sa gouvernante, « dans la foule sur les trottoirs », admirant l’homme qui avait, dit-on, « conduit une guerre », debout dans sa voiture en remontant la rue Tauentzien. L’enfance de Benjamin est marquée par les défilés au pas de l’oie et les fanfares. À l’école, il répète le chant des cavaliers de Wallenstein, le condottière du Saint-Empire romain germanique pendant la guerre de Trente ans : « Debout, Camarades ! À cheval ! À cheval ! / Volons au combat, vers la liberté, / Au combat, c’est là que l’homme vaut encore quelque chose » (Enfance berlinoise). L’ange aux ailes déployées qu’il aperçoit sur la colonne n’est pas encore celui qui annonce les désastres.

L’empereur s’est déplacé avec femme et enfant pour une série de photographies qui donnent le ton dans la famille impériale et ses proches. Entre les années 1880 et 1930 le studio Selle & Kuntz (repris par Karl Niederastroth à la mort du dernier fondateur en 1905) enregistre l’image des princes et princesses, des gens de la noblesse prussienne et, par imitation, d’une partie de la grande bourgeoisie berlinoise qui se veut proche du pouvoir.

Emil Benjamin ne ménage pas sa peine dans l’espoir de faire partie de ce monde aristocratique. Dans sa biographie de Walter Benjamin, Jean-Michel Palmier rapporte les pérégrinations du père dans le monde de l’argent : banquier à Paris dans sa jeunesse, puis investissant dans le commerce de l’art et le négoce des antiquités, il multiplie aussi les affaires dans des domaines variés : pharmacie, commerce du vin, construction, et prend des parts dans plusieurs consortiums qui sont autant de démarches de sociabilité, des lieux de rencontre possible avec la noblesse : le Palais des Glaces de la Lutherstrasse et le Zoo de Berlin. Sa famille vient de Rhénanie, celle de Pauline, des négociants en grains, sont originaires de la Marche de Brandebourg et du Mecklenbourg. Les deux familles de confession juive, confiantes dans leur avenir au sein du Reich, déménagent à Berlin en 1871 et produisent de gros efforts pour pénétrer ce milieu luthérien. Chez les Benjamin, on fête d’ailleurs davantage Noël et Pâques que Yom Kippour ou Hanoukkah (Palmier). Ainsi, comme il l’écrira dans une autobiographie, il se sentait de « confession mosaïque ».

Les enfants doivent bénéficier de précepteurs et de cours privés ou fréquenter les écoles du vieil Ouest, le quartier aristocratique, dont les rues portent les noms des généraux prussiens. La photographie du studio Selle & Kuntze participe de ce même projet d’assimilation. Mais si on observe bien, Walter en hussard n’est qu’une caricature du petit prince Wilhem. Il ne porte pas un vrai uniforme mais seulement une chasuble nouée sur sa veste et sa culotte courte, elle-même enfilée sur un collant. Ses bottines élimées ne font guère illusion devant les bottes vernies du petit prince. Le style est emprunté, l’enfant est raide ; Walter semble attendre, stoïque, la fin de la séance.

Manuel Charpy, « La bourgeoisie en portrait. Albums familiaux de photographie des années 1860-1914« , Revue d’Histoire du XIXe siècle.