Saint-Trojan © Benjamin Caillaud

Cette photographie d’un enrochement le long d’une digue séparant l’estran d’une zone humide aurait pu être prise sur l’une ou l’autre des îles basses du littoral atlantique ; nous sommes sur Oléron, en février 2020, dix ans après la submersion provoquée par la tempête Xynthia, et aux premiers jours de l’invasion dévastatrice du coronavirus. Benjamin Caillaud, photographe et historien de l’image, a décidé d’explorer une nouvelle fois ces zones d’échanges entre la mer et la terre, fragiles et changeantes, dont les mutations permanentes disent en grande partie notre rapport au milieu.

Au premier regard, sans doute fasciné par ces lignes qui convergent, pas très loin de l’arc en ciel multicolore, je n’ai pas vu le personnage rembourré comme un Gilles du carnaval de Binche qu’on aurait repeint en noir et traîné dans la boue, paré pour une course à l’ours dans le Haut-Vallespir des Pyrénées orientales puis égaré sur une vasière atlantique.

L’homme, si c’en est un, a rincé ses cuissardes avant de remonter sur la berge, alourdi de son sac à dos chargé, me dis-je, de coquillages, tout ce qui peut se ramasser, coques, huîtres, palourdes, luisettes et couteaux, mais qui, renseignement pris auprès de Benjamin, contient les poissons remontés d’un filet tendu entre deux eaux. La zone est favorable à l’ostréiculture, dans ce fond de mer mouillée par la Seudre, les hommes ont installé leurs tables métalliques aux limites de la basse mer ; la photographie aérienne dévoile leurs rangées de fer comme les segments de rails d’une voie qu’on aurait abandonnée un jour de grande tempête.

Grand-Village © Benjamin Caillaud

Sur la côte ouest de l’île, en février 2010, Benjamin Caillaud a photographié « le jour d’après », une série d’images qu’il a exposée l’année suivante au musée de l’île d’Oléron. Sur celle-ci, on observe le recul du trait de côte, par l’effondrement de la dune sableuse et la disparition brutale d’une énorme quantité de sable avec le reflux. Des promeneurs s’aventurant sur la crête instable observent le spectacle tout à la fois grandiose et effrayant, sublime. Le photographe est saisi par « l’ampleur de l’amputation ». « Les bunkers des sables de Vert Bois, sentinelles de décennies de bonheurs balnéaires, ont définitivement basculé ».

Le livre reprend quelques unes de ces photographies prises sur le rivage ou dans les terres inondées, notamment à Boyardville, dans la cité devenue liquide comme Benjamin Caillaud la décrit, alors qu’il se rend compte du désastre, même si, sur Oléron, le bilan humain fut nettement moins catastrophique qu’en Vendée.

Maumusson © Benjamin Caillaud

En 2020, à l’extrémité de l’île, sur la pointe du Gatseau, près du pertuis de Maumusson, ces morceaux d’arbres ou d’arbustes qui peuplaient précédemment la dune, ont l’air d’une troupe de personnages épouvantés, les bras en l’air, dans un sauve-qui-peut devant la vague, métaphore de la lutte inégale entre d’une part ce qui vit sur la terre et d’autre part la mer, quand le vent et les astres s’allient pour rendre possible un grand déferlement.

Dans un commentaire de l’histoire et de l’actualité de ces déchainements, l’historien Thierry Sauzeau rappelle quelques évidences, l’île est vulnérable aux submersions, une prise de conscience s’est faite après 2010, mais aujourd’hui, la nature de la société humaine a repris le dessus, le « désir de rivage », comme le nommait Alain Corbin en l’observant au XIXe siècle, est revenu en force et si la côte recule, les constructions ont repris et avec elles ce qu’il nomme « la fabrique de vulnérabilité ».

Benjamin Caillaud photographie les artefacts posés sur le trait de côte, endiguements, enrochements, amoncellements de tripodes en béton, fermeture des passes, assèchement des anses ; les images sont souvent en plan rapproché pour faciliter leur identification et focaliser l’attention sur ces fausses solutions ; les dunes ne reculent plus comme avant, au temps où elles résistaient aux attaques des tempêtes en submergeant les champs derrière elles ; désormais, l’affrontement ne peut qu’être brutal, sans match nul.

Le livre de Benjamin Caillaud rassemble les éléments d’un constat impitoyable sur la responsabilité des humains, des décideurs et des particuliers qui s’acharnent à vouloir leur « vue mer », leurs installations touristiques dans ces espaces fragiles alors qu’on le sait, la mer monte, irrémédiablement. C’est un travail fort, responsable, documentaire et artistique, poétique aussi avec ses points de vue singuliers, ces coups d’œil sur les petits miracles de beauté tragique que le marcheur a su repérer et nous rapporter.

Xynthia + 10, Local éditions, 60 pages, photographies de Benjamin Caillaud, texte de Thierry Sauzeau, 2022

Le site de Benjamin Caillaud, photographe : http://www.benjamincaillaud.fr

et son blog d’historien de la photographie et de la carte postale : https://benjamincaillaud.blogspot.com