Le photographe Eugène Atget a réalisé ce cliché de l’avenue de Ségur à Paris en juillet 1925. Il appartient à la collection Berenice Abbott du MOMA de New-York. L’avenue est vide et c’est évidemment certaines des images actuelles de nos villes qui m’y ont fait penser. Mais en 1925, Paris n’est pas confiné. La grippe espagnole est éteinte depuis six ans. Si la rue est vide, c’est parce que Atget, 68 ans à ce moment, aime photographier le matin de très bonne heure. La lumière est meilleure et d’ailleurs encore aujourd’hui, les premières heures du jour sont privilégiées par certains photographes. Le ciel est dégagé, détachant la silhouette du dôme des Invalides.

En arrivant le matin, Atget a d’abord positionné son appareil une bonne vingtaine de mètres en amont et réalisé un premier cliché*. Peut-être a-t-il jugé à cet instant qu’il pouvait avancer encore, que le dôme des Invalides était trop estompé, que c’était là son sujet. Il s’est donc déplacé, sans démonter la chambre, transportant son lourd matériel à bout de bras. Et une nouvelle fois, malgré le vide de la rue, il a posé son trépied au bord du trottoir, dans l’ombre épaisse des grands arbres. De cette position, la photographie met en valeur le scintillement du petit ruisseau qui court dans le caniveau, l’œuvre d’un employé des services municipaux, aussi matinal que le photographe, qui a ouvert son robinet un peu plus haut, engageant le flot destiné à nettoyer les bords de rue.

Walter Benjamin fut l’un des premiers commentateurs de l’œuvre d’Atget quand il découvre ses photos en 1930. Impressionné par le vide et les effets de sidération qui ne manquent pas de nous toucher encore aujourd’hui, il termine son analyse par cette phrase : « Elle (cette forme de photographie) ouvre le champ au regard éduqué à la politique, pour lequel toutes les intimités disparaissent au profit de l’éclairage des détails » (Petite histoire de la photographie, Payot, 2019, p. 48). Que veut-il dire en parlant des intimités qui disparaissent ? Ce rû qui scintille toujours sur la photographie est-il ce détail qui transforme notre regard ?

*Je remercie Gilles Walusinski de m’avoir signalé cette photographie éditée dans Berenice Abbott – Eugène Atget, Arena, 2002.