C’était peut-être le titre, un peu énigmatique – il avait tout pour attirer mon attention – ou alors cette présentation, en contrebas du village, dans les jardins du Relais postal – encore un nom fait pour ouvrir l’imagination. Et puis cet alignement de photographies, en accordéon, sous le couvert végétal. Une réussite. Et ces visiteurs, nombreux, joyeux, entraînants. Quand tu reviens d’Arles, La Gacilly, c’est un peu le temple de la photographie pour tous. Tu circules entre les groupes d’amis, les familles qui commentent les images à haute voix pour les enfants. Les photographies sont souvent prises dans leur stricte dimension documentaire, mais c’est égal, elles existent, elles se partagent, elles marquent les esprits.

Cette année était particulièrement colorée avec les immenses formats d’Aida Muluneh, les portraits d’Omar Victor Diop ou les images d’une grande beauté d’Éric Pillot, pour n’en citer que quelques uns. Du coup, mettre l’accent sur la série d’Ed Alcock, hivernale, aux atmosphères extérieures ouateuses, dans la lumière incertaine de l’entre chien et loup, aux portraits sérieux, peut sembler prendre le contre-pied de cette impression de fête estivale qui court sur tous les espaces d’exposition. Mais non, à l’ombre des chênes et des pommiers, son approche sensible des relations entre l’homme et l’animal fonctionne très bien. Et puis, il y a cette histoire au cœur d’un espace qui m’est cher. Même si je représente la troisième génération de vadrouilleurs, tout me rattache encore à ces ancêtres laboureurs et gardiens de vaches, petits de la campagne, les sabots collés à la terre, pour lesquels, poules, vaches ou chevaux, chaque animal avait un nom et une place dans le quotidien.

« Durant cet hiver, j’ai arpenté les routes du Morbihan pour explorer le lien évanescent de l’homme à l’animal. À travers l’exploration des rêves et des souvenirs d’enfance d’hommes et de femmes, je suis allé à la rencontre de ces individus qui ont conservé une relation particulière et familière très forte avec les animaux. » Ed Alcock.

La relation entre les hommes et les animaux est au centre de ce voyage en Morbihan. Elle est aussi d’une actualité toujours plus puissante avec les débats sur la violence des abattoirs, le respect de la sensibilité animale, le véganisme. Ed Alcock intervient sur ces questions en posant son regard sur des situations et des acteurs les plus divers : protecteurs de la nature, soigneurs des parcs animaliers, éleveurs, et tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre ont créé une relation avec les animaux, de travail, de compagnonnage, d’amour, souvent les trois à la fois. Un lien particulier, comme il le dit, cela inscrit d’abord le lien, l’importance de la relation. Ces hommes et ces femmes ne se situent pas dans un rapport industriel à l’animal mais davantage dans une continuité historique, celle d’une co-présence au monde, certes souvent dans une relation hiérarchique au non-humain, mais avec un souci toujours plus fort du bien-être.

Ed Alcock ne pose pas de distinction entre les hommes et les femmes qu’il photographie. Il ne cherche pas à nous montrer que l’élevage est une bonne chose ou pas, que vivre avec des animaux domestiques constitue une forme de domination acceptable ou pas. Il participe cependant à tous ces débats en exhibant une multiplicité de situations et donc une vision plus complexe de nos rapports à l’animal. Tout ne résume pas à la question de les manger ou pas. Tout n’est pas violence dans les relations entre les hommes et les animaux. Mais, implicitement, il nous faut comprendre que la passion, le respect et l’amour ne peuvent exister que dans des petites structures dans lesquelles l’animal a une place reconnue.

Ed Alcock est britannique et vit à Paris. Il a effectué ce voyage autour de la Petit mer, à la manière des artistes d’autrefois, rencontrant les gens et les paysages. De cette façon, son travail trouve sa place dans l’histoire de l’art, à la manière de ces peintres recherchant l’étrangeté dans les costumes et les mode de vie des habitants qu’ils visitaient. J’ai commenté récemment un petit tableau de Jules-Élie Delaunay, grand peintre français du XIXe siècle. En août 1876, il signe le portrait de celui qu’il appelle Johan Loïs Tanguy, cultivateur au bourg d’Arradon. Je trouve une grande proximité entre cette peinture et certaines images d’Ed Alcock, particulièrement ce portrait de Pierre-Yves Floch, éleveur à Muzillac, non pas dans le traitement du sujet, mais dans la volonté de rendre visibles, dignes et audibles des hommes au travail, vivant loin des centres métropolitains, les inscrivant volontairement dans l’espace public par la médiation d’un art dont on doit louer les dimensions politiques. Ainsi, les gens photographiés par Ed Alcock nous apparaissent plus vrais que ceux des campagnes publicitaires des grands groupes de la distribution vantant leur relation au local. Les portraits des animaux, poules, cochons, chevaux, chiens sont aussi la preuve d’un autre relation possible et, s’ils n’apportent pas de solution philosophique aux grands débats de société, ils en éclairent certaines facettes, nous obligeant à penser la relation aux bêtes en s’éloignant des visions manichéennes.

J’ai beaucoup aimé cette exposition présentée à La Gacilly!
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