© Agathe Ulivucci

C’est une suite de photographies que je fais défiler lentement, de page en page, un peu mystérieuses, très colorées, souvent des plans rapprochés, parfois des détails, d’ici et d’ailleurs, qui font signe.

Agathe Ulivucci est psychanalyste transgénérationnelle. L’invisible est au cœur de son métier ; elle aide ses patients à travailler l’inconscient de la mémoire familiale à partir des images qu’ils apportent en séance. « L’inaperçu pourra alors faire son entrée dans l’évidence de la scène, créant le trouble dans sa fulgurance. Voir c’est perdre ses certitudes concernant sa famille », écrit-elle dans Ces photos qui nous parlent*. Mais dans Ce qui subsiste, les photographies sont les siennes, celles de lieux qu’elle a fréquentés à différents moments de sa vie, qu’elle nous propose de revisiter avec elle et dont elle nous fournit une nomenclature précise : Berlin, Cerbère, Arles, Paris, l’Argentine, Auschwitz, la Camargue, le Negev, bien qu’en réalité, les noms ont pour nous moins d’importance. Sauf pour quelques uns, il est difficile de les reconnaître car ce n’est pas une photographie documentaire. Ce sont des images psychiques, dit-elle.

© Agathe Ulivucci

Alors je comprends que ces photographies s’exposent et nous parlent. Elles disent ou murmurent seulement. Elles remuent, fouillent, explorent. Ce sont elles qui nous scrutent et parviennent parfois à percer, ou à s’insérer dans une fissure qui nous travaille. Certaines personnes peuvent éprouver spontanément une émotion devant les images, dit encore Agathe Ulivucci. Quelque chose s’inscrit en elles, avec un pouvoir de réminiscence, laissant apercevoir l’ombre d’un souvenir enfoui qui traverse avec fugacité.

J’appartiens sans doute à une autre catégorie, celle qui cherche d’abord à pénétrer pour explorer, fureter sans entrave. Scruter pour comprendre ce qu’on peut y voir et ressentir la part de trouble qui a suffi au déclenchement de l’obturateur. Tenter d’être au plus près de l’intention de l’autrice, sensible au surgissement de sa pensée, de ses ébranlements plutôt que des miens.

© Agathe Ulivucci

Un landau au centre d’une pièce, parmi d’autres objets délaissés, dans une vieille église sans fidèles, quelque part dans l’Hérault, un « berceau » aperçu dans la nécropole romaine des Alyscamps, en Arles, ces objets tentent de remplir un blanc sur lequel bute Agathe Ulivucci depuis toujours, « la vision impossible de l’enfant mort », ce frère mort-né, dont elle conte ailleurs la quête du lieu de naissance**. Plus loin c’est un tricycle au milieu d’une cour. Le fantôme du frère jamais grand qui erre dans les limbes.

Le lecteur découvrira les circonstances qui entourent la grossesse de la mère, l’interdit qui s’exerce et rattrape l’autrice à l’adolescence. « Si la famille est un système qui donne vie, c’est aussi une instance qui la confisque. » Les mots sont souvent durs, reflets d’une vie sur la défensive, de résistance à la perversion, d’endurance face à la « jouissance de la violence parentale ». Un texte fort, lucide, brillant et bouleversant.

© Agathe Ulivucci

Alors, elle arpente, photographie « pour ne plus achopper sur l’indicible » les lieux abandonnés, les ruines, les friches, les vides. Une peinture écaillée comme la vie, un objet au sol qu’on saisit, tête un peu floue d’un ours en peluche qui figure toujours l’absent. Un drap obturant une fenêtre, comme le suaire d’un ressuscité. La poignée d’une chasse d’eau qu’il suffirait de tirer pour faire tout disparaître.

La photographie reconstruit l’existence de façon métaphorique. La suite des images est un chemin parmi les ombres qu’il s’agit désormais d’éclairer. Un paysage d’hiver depuis la vitre du TGV. Sens Nord-Sud, est-il précisé, vers un espace de liberté, moins angoissant, ensoleillé. C’est désormais la Méditerranée, le Sud qui la tiennent chaque année pendant des mois.

© Agathe Ulivucci

D’autres parcours, d’autres vies que la sienne l’inspirent. Les dernières traces du nazisme à Berlin et la mémoire de leurs crimes, le E perecquien métallique traînant à Buenos Aires, le souvenir du suicide de Walter Benjamin à Portbou, tout peut faire signe ; « l’enfant sans sépulture … rejoint tous les morts sans sépulture ». « Donner à voir devient son credo » dans sa vie professionnelle comme dans son travail artistique.

Avec ce premier livre photo texte, Agathe Ulivucci nous offre un travail photographique de grande qualité, parfaitement mis en page. Si le texte dense et puissant peut constituer un guide pour avancer dans la série iconographique, chaque image possède cette capacité d’attirer le regard, d’intriguer parfois, d’émouvoir souvent. En connectant son histoire personnelle au tragique du monde, l’autrice nous propose des clés de lecture de notre propre existence. C’est aussi ce qu’on attend d’un travail artistique.

Ce qui subsiste, d’Agathe Ulivucci, Livre photo texte autoédité, 2025, 88 pages, 41 photos, 17x24cm, Dos cousu relié, couverture souple, Tirage limité à 250 exemplaires, 30€. Commande possible en envoyant un mail à l’autrice : agathe.ulivucci@gmail.com agatheulivucci.com

* Ces photos qui nous parlent. Une relecture de la mémoire familiale, Payot 2014, 2019 pour l’édition de poche.

**Psychogénéalogie des lieux de vie. Ces lieux qui nous habitent, Payot, 2008, 2017 pour l’édition de poche.