© Pierre Getzler (vendredi 18 octobre 1974 en fin de matinée)

L’ouvrage paru aux éditions l’Œilébloui est le huitième d’une collection qui doit en comporter 53, selon la volonté de l’éditeur Thierry Bodin-Hullin (« Dire son Perec en 53 livres de 53 pages par 53 artistes »). Introduit par l’ami et biographe de Perec, Claude Burgelin, il comporte 44 photographies d’un autre ami de Perec, peintre et photographe, Pierre Getzler. Ce sont des images en noir et blanc produites au Leica et publiées dans l’ordre de leur captation*, la plupart en format horizontal, quatre en format vertical. Elles documentent quelques heures du photographe à tourner autour de la place Saint-Sulpice pendant que Georges Perec, attablé dans un des trois cafés de la place, prend de notes qui deviendront très vite Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, d’abord publié dans la revue Cause commune en 1975, puis dans la collection de Christian Bourgois.

© Pierre Getzler (samedi 19 octobre 1974 en fin de matinée)

Ce n’est pas la première fois que Pierre Getzler accompagne Georges Perec avec son appareil photo. Philippe Lejeune a reproduit les planches-contacts de la cinquantaine de prises du 25 juin 1970** lorsque Perec déambule dans la rue Vilin (vers 16 heures précise-t-il) du n°1 au n°55, reconnaissant au n°24 la maison où il vécut et le salon de coiffure de sa mère déportée et assassinée à Auschwitz. Quelques-unes montrent Perec dans la rue, marchant ou écrivant. Selon Lejeune, Perec avait demandé à Getzler de photographier uniquement la rue et les maisons ; il aurait « désobéi en photographiant Perec lui-même en train de faire son réel« . À Saint-Sulpice, Getzler fixe aussi Perec, une première fois avec une série de trois images captées à l’intérieur du Café de la Mairie, indifférent au poteau qui les sépare, et le lendemain à travers la vitrine du café tabac Saint-Sulpice aujourd’hui disparu ; il photographie plusieurs fois ces cafés de l’extérieur, comme en passant.

© Pierre Getzler (vendredi 18 octobre 1974 en fin de matinée)

Alors que Perec note depuis sa position tout ce qu’il voit mais, comme il le précise d’entrée, pas ce qui est important, toutes les « choses déjà décrites, inventoriées, photographiées, racontées ou recensées », il ne retient pour son exercice que ce que l’on ne note pas généralement, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages »***. Getzler ne s’est pas donné cette contrainte formelle mais ils en ont parlé. Cette fois, la tâche du photographe n’est pas de documenter le travail de Perec, sous sa direction, il déambule cependant dans les lieux, attentif à saisir lui aussi ce qui fait l’ordinaire, voire l’infra-ordinaire (autre concept perecquien) de la place Saint-Sulpice.

© Pierre Geztler

Getzler aurait pu faire comme Perec, commander un café dans un des trois bistrots et photographier cet ordinaire défilant sous ses yeux, un taxi, un bus, une fillette traversant la rue en courant avec son parapluie, suivie d’une femme âgée… Getzler, dans la tradition des photographes arpenteurs de Paris, les Ronis, Boubat, Guérard, préfère tourner autour de la place. Moins que la place elle-même (il ne la traverse pas, se contente de circuler autour) et les bâtiments, voire les monuments (il ne cadre pas l’église de face, elle apparaît seulement en marge des images), il semble préférer l’occupation transitoire des lieux, les gens qui passent, traversent la rue, sortent de l’église, longent un trottoir, seuls ou par petits groupes, parfois saisissant un couple en discussion. Les véhicules peuvent encombrer l’image, un « panier à salade » de la police (le « tube » Citroën n° 06) et une DS, une femme en foulard est appuyée sur la carrosserie d’une Fiat blanche, un homme avec ses sacs saisi entre des deux-roues attachées à un poteau (Perec écrit qu’il y a trois vélomoteurs et Getzler les saisit tous les trois le lendemain, avec deux pigeons, à travers la vitrine du café de la mairie ), un couple, béret et foulard, dans l’abri-bus attendant le 63 ou le 96 ou bien encore le 86 (qui va à Saint-Mandé note Perec). Certaines vues sont doubles (le coin de la rue des Canettes, les deux vélomoteurs (une Mobylette et une moto type Motobécane), la fontaine depuis le café de la Mairie…)

© Pierre Getzler

Une fois, le monument, une tour de Saint-Sulpice, semble commander le format vertical mais le toit chargé d’une camionnette d’artisan se détache tout autant, comme le auvent du café tabac au coin de la rue et les piétons nombreux sur le trottoir. La photo ci-dessus est de guingois, elle cadre cependant, sans souci de la césure de la vitrine et du scotch qui trouble. Claude Burgelin écrit que le peintre Getzler est un consciencieux, réfléchissant intensément avant le coup de pinceau. Ici, cela semble tout le contraire. Les vues sont minimalistes, dit encore Burgelin, le monde apparait fragmenté, sans lien, sans mise en scène (p.3). Puisqu’il s’agit de saisir l’ordinaire – mais qu’est-ce qui est ordinaire devant soi ? – on peut déclencher deux fois de suite sans vraiment viser. Sans attendre surtout, « l’instant décisif » d’Henri Cartier Bresson, la « petite chorégraphie de rue » de Thierry Girard. Perec note tout (ou presque tout), Getzler shoote tout (ou presque tout). Le texte de Perec est riche mais on pourrait aussi bien décrire longuement les petites choses des photos de Getzler.

Dans son texte « Approches de quoi ? » qui introduit le recueil posthume l’infra-ordinaire (Seuil, 1989), Perec écrit que les journaux l’ennuient car ils ne lui apprennent rien. « Ce qu’il racontent ne me concerne pas, ne m’interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser » (p.10). Perec veut le banal, le quotidien, l’évident… l’habituel… mais comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? » Son expérience de Tentative d’épuisement d’octobre 1974 en est une possibilité. Comme l’indique Burgelin, le film de Jean-Christian Riff en 2007 en est une autre, ajoutant au texte de Perec les bruits de la ville, pétarades, brouhaha général. La ville c’est aussi le bruit. Perec l’évoque mais c’est rare depuis l’intérieur du café (un enfant qui racle la vitrine, le tocsin…). Les images de Getzler sont évidemment silencieuses mais ce calme, cette saisie des choses hors de toute sensation acoustique laisse libre notre imagination de se souvenir pour les plus anciens, d’inventer pour les plus jeunes, d’interroger ce qui semblait aller de soi et qui se remarque mieux aujourd’hui (la place des voitures dans la ville, celle des transports en commun, la montée du tourisme de masse, la propreté des trottoirs…). Tout cela est évidemment important mais, restons en octobre 1974. Pour Pierre Getzler, il semble au moins que ces journées d’automne, sans véritable enjeu pour lui, sont demeurées comme de beaux moments de créativité, d’insouciance et d’amitié****.

© Yannick Le Marec, Saint-Sulpice, 11 avril 2025

* Information donnée par Thierry Bodin-Hullin le 11 avril.

** Lejeune Philippe, Vilin Souvenirs. Georges Perec, In: Genesis (Manuscrits-Recherche-Invention), numéro 1, 1992. pp. 127-151, Getzler avait confié à Perec ses planches-contacts et ses négatifs, rangés dans une enveloppe « Souvenirs », différente de celle « Réel », contenant les notes prises au fil de la rue Vilin. Le projet de décrire année après année l’évolution des lieux liés à sa vie, et l’évolution de sa propre écriture et de ses souvenirs, est abandonné avant son terme. Le livre Lieux qui rassemble toutes ses notes est publié quarante ans après son décès (Seuil, 2022).

*** Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Bourgois, 2008, p. 9-10.

**** Selon les mots d’Adrien Gombeaud. Dans son article des Échos (26 septembre 2024) il publie les photos de Rémy Artiges qui, cinquante ans après Pierre Getzler, reprend quelques points de vue de son prédécesseur.