On sait peu de choses de la vie de René Tétart. Jusqu’en 1916, il travaillait au Service photographique des Armées avant de partir en Indochine. Curieusement, alors que le service était en plein développement et envoyait de nombreux opérateurs sur le front pour documenter les différents aspects de la guerre, Tétart est engagé sous contrat par le gouverneur général d’Indochine Albert Sarraut qui lui confie une mission photographique et cinématographique. Il y reste dix ans, avec un intermède de quelques mois en France, à Marseille, pour travailler dans le cadre de l’Exposition coloniale de 1922, sans doute une nouvelle fois à la demande d’Albert Sarraut devenu entre-temps ministre des colonies. À cette occasion, il rapporte en France des milliers de photographies ainsi que des films tournés lors de ses déplacements dans toute l’Indochine.

Pendant dix ans, dans le cadre de la Mission photographique et cinématographique de l’Indochine, il effectue des prises de vues « relatives aux ressources économiques, à l’ethnographie des populations et aux questions se rattachant à la meilleure connaissance du pays et de ses ressources ». La Bibliothèque numérique de l’université de Nice et les Archives nationales d’Outre-Mer ont mis en ligne certaines de ses images (179 pour la première et 262 pour le second site, dont beaucoup de doublons) ainsi que l’album Indochine française, volume 1, l’Annam, entièrement réalisé par Tétart en 1919. Ces corpus présentent les différents aspects de son travail photographique dans le cadre de sa mission : quelques portraits de personnalités, la famille impériale, les monuments de la ville impériale de Hué, des paysages, des scènes pittoresques de l’Annam et, c’est ce qui m’intéresse ici, une série de clichés sur les populations proto-indochinoises qu’on appelle communément pendant un siècle les « Sauvages », les Moïs en langue annamite – dénomination péjorative qui concerne ici les Stieng, un groupe ethnique du Vietnam et du Cambodge actuels – série dans laquelle René Tétart se met en scène en photographe et réalisateur colonial.

J’ai repéré huit photographies montrant Tétart en action, seul ou accompagné de ses assistants. Les plus nombreuses sont réalisées au même endroit dans un village du Haut-Donai, une rivière qui traverse le pays des Stiengs, sur le plateau de Djiring, entre Saigon, la capitale de la Cochinchine, et Dalat une station climatique construite par les Français à 1500 m d’altitude. La documentation indique que ces images ont été produites entre 1916 et 1926, ce qui n’est guère précis. Cependant, il est possible d’affiner cette fourchette car la zone n’est pas accessible avant 1922. Jusqu’à cette date, c’est un territoire particulièrement hostile aux Français et l’administration coloniale considère ces populations comme insoumises. Plusieurs incidents ont marqué les tentatives de faire reconnaître par les tribus ce que les autorités de la colonie nomment avec euphémisme, l’influence française. Mais c’est chose faite au printemps 1922. Comme l’écrit un rédacteur du Monde colonial illustré de juin 1926, après la longue liste des personnalités qui ont tenté de soumettre ces « Moïs », le gouverneur de la Cochinchine y fit effectuer des « opérations de reconnaissance et d’occupation pacifique… substituant aux initiatives individuelles des efforts coordonnés » de telle sorte qu’en janvier de cette année-là, 29 chefs de tribus ont fait acte de soumission, acceptant bon gré mal gré de payer l’impôt et de travailler sur les routes qui traversent leur territoire. Le même magazine a cependant publié des photos de Tétart sur le plateau de Djiring en septembre 1924. J’en déduis que le photographe est allé rapidement sur ce territoire, dès les premiers instants de la « pacification » et que le petit corpus de photographies a été réalisé entre le début 1923 (retour de Tétart en Indochine) et le printemps 1924.

Sur ces images, on voit René Tétart et un de ses assistants annamites filmer des scènes de la vie quotidienne : famille sur le seuil de sa maison et à l’extérieur du village, musiciens, artisans. Il est doté d’une caméra qui semble être une 35 mm Debrie Parvo modèle E, en aluminium et encore à manivelle, un appareil produit à partir de 1922 (ce qui montre les moyens de Tétart pour obtenir du matériel moderne) « surtout destiné aux reporters, explorateurs et aux scientifiques qui ont besoin d’un appareil robuste et précis », comme l’indique la notice du fabricant. Son assistant manie un réflecteur de lumière. Sur ce dernier cliché, l’assistance est importante, hommes et enfants assis dans l’herbe ou debout, autant curieux de la démonstration de leur voisin que de l’intérêt de ces Blancs pour des aspects ordinaires de leur vie.

Ces deux photographies sont les seules (des images accessibles) qui présentent une scène, presque champ / contre-champ, photographiée et filmée dans le village. Sur la première, on voit deux forgerons, l’un actionnant un soufflet et l’autre travaillant le métal avec une pince et un marteau. La seconde montre une nouvelle fois Tétart au travail avec deux de ses assistants. Les deux positions du Stieng au soufflet indiquent que les photographies ont été prises avec un décalage temporel. Je remarque surtout que toutes ces images ont été réalisées par un autre personnage muni d’un appareil photographique. Cela pose immédiatement la question de l’utilité de ce genre d’images. On ne connait pas de photographies de ce type dans d’autres situations, sur d’autres thèmes de reportage. Pourquoi Tétart souhaitait-il documenter ce travail ? Ces images étaient-elles utiles pour représenter la soumission de ces « Moïs » et la capacité d’un service colonial à travailler sur leur territoire ? Ce n’est qu’une hypothèse mais le contexte me laisse penser que Tétart pouvait avoir quelques inquiétudes en organisant ce reportage et qu’il souhaitait en conserver les traces. Les deux photographies suivantes indiquent cependant que le reportage se passa tranquillement.

Une photographie nous laisse supposer le caractère paisible de la mission. Elle présente Tétart faisant sa toilette sur le seuil d’une maison, sous le regard d’autres habitants, face à son premier assistant et l’occupant de la maison. On retrouve ces personnages sur la dernière image, la scène finale du séjour des opérateurs au pays des « Moïs » : les « primitifs » représentés par le jeune paysan-chasseur, presque nu, avec son arc, et une partie de sa famille, les trois assistants de Tétart, dont on connait les noms (Vu Dinh Chinh, Nguyen van Tinh et Nguyen van Chunh). Deux sont pieds nus et tête couverte d’un bonnet ; le premier assistant porte une veste à l’européenne. René Tétart est dans une tenue typiquement coloniale, culotte jodhpur, guêtres en cuir, veste à poches multiples, chemise blanche à col largement ouvert et surtout le casque colonial qui protège du soleil autant qu’il indique une position.

Si les images précédentes répondaient au souci de documenter de manière ethnologique la vie de populations considérées comme aborigènes, mais sans problématique scientifique, dans une démarche hésitante, entre le souci de respecter leur mode de vie traditionnel et le besoin de montrer la France comme vecteur de progrès, la dernière photographie est une mise en scène qui voudrait restituer le caractère harmonieux et amical de la pénétration française sur le plateau de Djiring, au cœur d’un pays encore récemment hostile à l’administration coloniale. Sans douter de l’humanité avec laquelle René Tetard a souhaité la composer, on ne peut que remarquer les strates hiérarchiques qui traversent cette rencontre asymétrique et la mise en valeur des rapports de domination conformes à l’esprit de la colonisation que la photographie tente de neutraliser.

Le site de l’université de Nice : https://humazur.univ-cotedazur.fr/omeka-s-dev/s/humazur/item/4831?page=3#?#item-linked&c=&m=&s=&cv=

Celui des Archives de l’Outre-Mer : http://anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/ulysse/sommaire?q=t%C3%AAtard+annam&coverage=&date=&from=&to=

Le site Gallica présente quelques images du site de Nice mais en proposant la datation de 1930 qui n’a pas de sens, Tétart étant rentré en France en 1926 : https://gallica.bnf.fr/services/engine/search/sru?operation=searchRetrieve&version=1.2&startRecord=15&maximumRecords=15&page=2&query=%28gallica%20all%20%22ren%C3%A9%20tetard%22%29&filter=dc.type%20all%20%22image%22

Merci à Xavier Martel pour le renseignement sur la caméra utilisée par Tétart.