
Julien Gracq est allé deux fois à Venise, en 1931 puis en 1959, deux séjours qui l’ont marqué suffisamment pour qu’il conserve toute sa vie un attachement à la « ville-étrange », une fidélité sans faille mais une fidélité qui ne pouvait être que celle du souvenir comme il l’écrit quarante ans après et dont les notations éparses dans Lettrines, Autour des sept collines et même dans La forme d’une ville nous permettent d’en savoir davantage sur le rapport qu’il entretint avec la cité des doges.
En 1931, étudiant, il revient d’un voyage à Budapest, traverse en train le karst slovène, transbordant de nuit à Trieste, regrettant ainsi de manquer la ville, celle du Mathias Sandorf, de Stendhal et de Paul Morand, puis, le bateau s’engage dans les « eaux noires de la lagune balisée de fanaux », fendant l’Adriatique avec « les lumières de Venise sur l’horizon comme une flotte au mouillage sous ses feux de position »(Carnets du grand chemin). Par la passe du Lido, il pénètre l’autre lagune et au spectacle qui l’attend dans le petit matin rayonnant, il aurait pu se souvenir d’Aschenbach au même instant une dizaine d’années plus tôt, se prenant à penser qu’arriver à Venise par le chemin de fer, c’était entrer dans un palais par la porte de derrière et qu’il ne fallait approcher l’invraisemblable cité, écrivait Thomas Mann, autrement que comme lui, en bateau, par le large.
Que voit-il de Venise ces quelques journées de l’été 31 ? Sans doute comme tous les touristes s’arrêtant deux jours pour « voir la ville » comme il l’écrit bien plus tard, débarquant à San Zaccaria ou à San Marco, comme Kafka pensant sa lettre de rupture ou Benjamin courant dans tous les sens pour retrouver son groupe d’amis, car Venise est un « reliquaire de séjours illustres » écrit-il à Ariel Denis, il arpente le riva degli Schiavoni, le quai des Esclavons, et suit à son tour les ruelles qui mènent de la Basilique au Rialto. C’est aujourd’hui l’axe majeur de la cité, une étroite ligne d’exposition du luxe et de la bricole marchande, égrenée des postes de gondoliers hélant le passant de sonores gondolo, gondolo !

Le séjour de septembre 1959 est plus long, en compagnie de Nora Mitrani, sociologue et écrivaine qu’il connait depuis 1963, chez Bona et André Pieyre de Mandiargues qui habitent le quartier du Dorsoduro, un peu en arrière des Zattere, ces larges quais orientés au sud face à l’île de la Giudecca. On sent à travers les quelques lignes insérées dans Lettrines que ces vacances sont un moment de bonheur, amoureux certainement, partagé avec ses amis, des instants de joie simple aussi, comme aller « tous les quatre, le cabas à la main, acheter des calmars au marché du Rialto, ou nager dans un bain populaire des Zattere », dont le souvenir est conservé par la Piscina, du nom de la terrasse sur pilotis de l’hôtel de la Calcina.
Une photographie achetée par la Bibliothèque municipale de Nantes montre Julien, Nora et André dans une gondole, un cliché sans doute pris par Bona, artiste peintre proche des surréalistes. Sans sourire, Julien semble ailleurs, serrant entre ses mains ce qui pourrait être une carte pliée, un plan de la cité, car si Gracq est un écrivain désormais connu avec une dizaine d’ouvrages publiés, Georges Perec se souviendra qu’il était professeur d’histoire au lycée Claude-Bernard à Paris, sous le nom de Louis Poirier, d’ailleurs plutôt géographe et spécialiste de géomorphologie, une discipline très en vogue autour de la Seconde Guerre mondiale.

Poirier/Gracq, auteur d’un article intitulé « Bocage et plaine dans le sud de l’Anjou », paru en 1934 dans les Annales de Géographie, est féru de cartes et de structures, rurales ou urbaines, que les géographes s’efforcent de déceler dans le paysage. C’est ce que montrait le « petit Meynier », comme on appelait du temps de mes premières années de faculté l’ouvrage fameux du grand André Meynier, Les paysages agraires, une synthèse sur les années structurales de la géographie rurale française. La Chambre des cartes de la Maison Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil, avec ses cartes topographiques et géologiques, rend toujours compte de ces éléments essentiels à l’imaginaire. Et si Gracq aime à parsemer ses textes de mots empruntés au lexique géographique, ce n’est pas pour retirer au texte ses marques littéraires comme le relève Alain-Michel Boyer, mais pour lui conférer « au contraire, avec la charge étrangère qu’ils apportent, une sorte de magie, une poésie accrue ». Dans ses quelques paragraphes vénitiens, Gracq observe ainsi la singularité de la circulation interne de la cité-île, son absence de contact gradué avec la campagne, et dans la lagune, l’histoire venue s’engluer dans les processus plus ralentis de la pure sédimentation. Le géomorphologue de cette « cité à l’ancre » a besoin de ces mots pour dire les formes de cette « ville naïve et merveilleuse ».

Il serait bien rapide de considérer les photographies de Gracq comme des documents géographiques tant celles que nous connaissons* semblent aujourd’hui reproduites à l’infini par les visiteurs, clichés ordinaires d’une ville débordée par le tourisme de masse. Elles ne montrent d’ailleurs « rien de ce qu’il y a vécu, des souvenirs qu’il s’y est construits. L’appareil dénude, dépouille, arrache », écrit Hélène Gaudy dans un des textes accompagnant l’exposition Julien Gracq, L’œil géographique**. Mais dans ces trois photographies, comme ce rio étroit entre les dos décrépis de maisons mal alignées, la fondamenta del Pizzo à Burano ou ce rio confluent avec le Grand Canal, on remarque à chaque fois la présence d’un pont, entièrement cadré, vu par un détail, ou simplement suggéré par la présence de l’opérateur. C’est une manière d’approcher la structure urbaine particulière de cette « ville toute entière navigante et piétonnière ».
Mais ici encore, après les remarques sur le charme de la vie populaire « qui s’embusque partout le long des calli, des rii et des placettes pavées », « les petits bruits de cette vie menue et attachante, hollandaise : un bar sur les dalles, un seau qu’on remplit, une persienne retombée », le lexique de Gracq est aussi celui de la ville qui se meurt. Écrit lors du séjour chez les Mandiargues, le premier texte vénitien de Lettrines est une vision morbide de la cité considérée depuis l’ombre froide des Fondamente nuove, au nord de la ville, ce côté refuge de tous les aspects noirs, écrit-il, où l’on découvre le cimetière de San Michele, « vaisseau fantôme » pris en remorque, le dépôt des gondoles funèbres, un petit canal glaçant abritant la flotte de Borniol (allusion à l’entrepreneur parisien de pompes funèbres ?) à quai sur le Styx. Et plus loin, revenant sur ses liens à la ville, il la compare à une machine à effacer le temps, un embarcadère vers des limbes temporels, de sorte que, si l’on suit Philippe Sollers*** sur l’existence de deux visions de Venise s’affrontant presque constamment, « l’une bonapartiste et germano-autrichienne » (thèse de la décadence et de l’effondrement inéluctable), Thomas Mann en étant le plus mauvais œil, (mais Sebald aussi, magistralement), « l’autre, éblouie, française » avec Proust, Manet et Monet (et bien sûr Sollers), Gracq serait du côté de la première.
Dans la réalité, les périodes d’aqua alta se multiplient et l’eau envahit régulièrement des parties de la ville malgré le système Mose. Venise s’enfonce irrémédiablement dans la masse sédimentaire de la lagune. La municipalité maintient ses choix d’un tourisme de masse et la navigation des gros navires désormais en direction de Marghera, le nouveau port de croisière. Ces dérives catastrophiques semblent donner raison au géographe-écrivain qui, dans ses dernières mentions de Venise, en 1999, envisageait la cité comme un habitacle de mélancolie en voie de délabrement.
* L’inventaire des photographies papier et diapositives du fonds Gracq est disponible sur le site de la BU d’Angers.
** Les photographies présentées ici sont celles de l’exposition Julien Gracq, L’œil géographique, présentée à la Bibliothèque universitaire d’Angers puis à la Médiathèque de Nantes à l’été 2022. Les mots d’Hélène Gaudy sont extraits de la présentation visible en suivant ce lien.
*** Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise, Plon, 2004.
