
À la fin du mois de janvier 1910, le voyage en Chine de Victor Segalen et Auguste Gilbert de Voisins se termine. Partis de Pékin le 9 août 1909, ils ont parcouru le vaste plateau de lœss dont la terre donne son nom au fleuve Jaune qui le traverse, et le Yangtseu qu’ils ont suivi à partir de la fin décembre, en jonque puis en chaloupe canonnière, le Doudart de Lagrée – du nom d’un militaire français, explorateur du Mékong, mort de maladie sur les hauteurs du Yunnan en 1868 – jusqu’à son embouchure, arrivant à Chang-hai* le 28 janvier.
Le 25 janvier, Segalen décide d’effectuer une dernière visite au site de Hong-Wou, près de Nan king. Il y était déjà passé en posant le pied sur le sol de ce qu’il envisageait déjà comme la terre de son « Fils du Ciel », une épopée poétique de la Chine ancienne, mais disons-le, une Chine totalement rêvée, une vision déconnectée de la réalité du monde en 1909 mais qui l’inspire pour être, comme il le dit dans les premières pages de Briques et Tuiles, « le dévôt pèlerin de [s]on souvenir détrôné ».
Les photographies sont le résultat d’une prise avec un appareil stéréoscopique – qui permet, à l’aide d’une paire de lunettes de voir en trois dimensions – du type Vérascope Richard, un petit appareil très maniable utilisant des plaques de verre (environ 5 cm sur 12) au gélatino bromure d’argent comme négatifs, et qui s’achetait dans les magasins fournissant les coloniaux comme le Comptoir Photographique colonial de la rue des Écoles à Paris. Cette photographie a été prise par Auguste qui a certainement laissé traîné un doigt sur le bord du second objectif, produisant cette marque noire qui témoigne de son peu d’expérience.
Ce jour-là, plutôt cette fin de journée, comme l’indique l’ombre allongée de l’équipage, Segalen et son compagnon ont troqué leurs habits de toile et leurs bottes pour le costume, chemise et cravate et cette excursion dans cette tenue citadine, sur un âne le long des routes pavées et dallées de la Chine encore impériale, apporte une touche de comique que souhaite d’ailleurs rendre les photographies de l’un puis de l’autre s’escrimant à maîtriser leur petit animal. Sur cette première image, on distingue, arrivant dans le lointain, un Chinois en costume traditionnel.

Sur cette seconde image, avec Auguste hilare sur son âne, on aperçoit l’ombre de Segalen maniant le Vérascope et, derrière lui, Fang, l’intendant et interprète de leur voyage, qui apparaît lui aussi sur une photographie mais avec un homme tenant la bride de son animal et on peut comprendre que nos deux Français ne conduisaient pas leur âne mais qu’ils s’étaient attachés les services d’âniers, leur conduite erratique suggérée par les deux photographies n’étant finalement qu’un épisode destiné à produire un souvenir, mais alors un souvenir factice, un peu comme ces touristes, la tête et les mains traversant un cadre leur permettant de poser en costume traditionnel ou en Mickey.

Fang ne rit pas, pas plus que son ânier ou l’homme qui les a rejoints sur la route, et leur attitude contraste avec la désinvolture des deux étrangers. Il est évidemment difficile d’inférer les raisons de cette discordance même s’il est possible d’oser une comparaison avec le comportement de certains touristes contemporains devant le regard courroucé des locaux. Pour Segalen et Voisins, cet instantané de rigolade est un épisode anodin ; pour les Chinois qui en sont les témoins, c’est moins sûr. Dans tout le pays, sujet depuis des décennies à des révoltes anti-chrétiennes et anti-étrangers – ces Puissances occidentales qui s’implantent dans l’Empire pour en tirer le plus de profit – ces postures un peu moqueuses des aspects ordinaires de la vie chinoise sont une goutte supplémentaire alimentant le fleuve de méfiance et l’hostilité.
* j’ai choisi de conserver l’écriture de Segalen, telle qu’elle apparait dans ses écrits, notamment ses Lettres de Chine (Plon, 1967).
