
Butin du sac du palais d’Eté (Yíhéyuán) 1861
Photo (C) RMN-Grand Palais (Château de Fontainebleau) / Gérard Blot
En octobre 1860, à la fin de ce qui fut nommée la seconde guerre de l’opium, les troupes anglaises et françaises ont procédé au pillage systématique puis à l’incendie d’une splendeur de l’architecture impériale chinoise, le Palais d’Été de Pékin. Le butin fut ainsi partagé entre l’empereur Napoléon III et la reine Victoria. La partie française arriva à Paris quelques mois plus tard et fut exposée dans le palais des Tuileries, résidence de l’empereur, ce qui en marquait sa propriété personnelle.
Installées sur des présentoirs plutôt sommaires – les photographies permettent d’apercevoir la structure de bois des meubles sans doute construits rapidement – les pièces les plus diverses, vases, coupes, bassins, animaux et chimères, sont réalisées dans des matériaux précieux, or, bronze, jade, porcelaine ; elles ne forment qu’une toute petite partie du butin, quelques dizaines sur les centaines d’objets rapportés de Chine.
Sans doute à la demande de Napoléon III, pour qui il a déjà réalisé des photographies de la famille impériale et de son entourage, Disdéri immortalise le trésor par une série de clichés dont neuf ont été acquis en 2007 par le musée de Fontainebleau et sont visibles sur le site du ministère de la culture. Sur le fond sombre des boiseries d’une galerie, les présentoirs sont à peine éclairés et seules les pièces les plus claires peuvent être aperçues avec précision.
Pour les plus grandes, comme ce stupa, un reliquaire tibétain en bois doré incrusté d’émeraudes, Disdéri a choisi de le photographier entre deux portes, afin de bénéficier d’une lumière naturelle.
En 1863, l’impératrice Eugénie décide de faire aménager un musée chinois dans le château de Fontainebleau – le Gros Pavillon de l’architecte Ange-Jacques Gabriel, devant l’étang des Carpes – pour y accueillir ses collections venues de Pékin, environ 300 pièces, et les cadeaux reçus des mains des ambassadeurs asiatiques avec qui l’empire entretient des relations, notamment les présents apportés par la délégation venue du Siam en juin 1861 : beaucoup d’or et de pierres précieuses en vases et bijoux, des armes, des parasols en brocart, et surtout une couronne royale en or repoussé, incrustée de diamants, de rubis et d’émeraudes. Ce cadeau somptueux fut emporté en 2015 lors d’un casse réalisé au musée mais il se dit que cet objet fut probablement un leurre destiné à brouiller la compréhension du vol.
Ce qui a retenu l’attention des enquêteurs, outre les manières très professionnelles d’opérer, fut le choix méticuleux réalisé en 7 minutes parmi les œuvres, 22 pièces majeures, la plupart provenant du butin de 1860, dont une chimère en bronze et émail cloisonné (un trait en relief sépare les émaux), un chef d’œuvre de l’art chinois de la période Qing, précisément de la période de l’empereur Qianlong qui régna de 1735 à 1796 (ce qui correspond chez nous aux règnes de Louis XV et Louis XVI).

Il se murmure donc, en off et sans implications diplomatiques, que ces pièces chinoises ont été emportées par des cambrioleurs travaillant pour le compte de commanditaires chinois, puis acheminées vers leur pays d’origine, sans doute avec les moyens des triades, ces mafias devenues puissantes et mondialisées depuis la libéralisation économique de la Chine, ce retour restant clandestin pour des années ou des décennies n’étant qu’une face cachée du grand retournement des œuvres d’art dispersées dans le monde que le gouvernement chinois veut favoriser.
Face à cela, un pays comme la France ayant participé au pillage de la Chine alors qu’elle était affaiblie entre le milieu du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, ne peut être que dépourvu, criminalisant ce retour d’œuvres au statut complexe, produit de pillage, propriété personnelle de Napoléon et Eugénie, patrimoine ensuite, devenu inaliénable selon les règles du droit français, « biens mal acquis » selon une définition de plus en plus partagée. Quel que soit le devenir de cette collection, il demeurera ces photographies des premiers temps, les objets sur le sol français, leur présentation sommaire, un étalage comme en font parfois les douanes alignant leurs prises, presque incongru dans ce palais qui a disparu, brûlé par les Communards en 1871 ; elles seront la trace ténue mais essentielle d’une action de guerre qui semble s’inverser un siècle et demi plus tard, les chasseurs d’hier aux aguets, dans une perspective qui ne leur est guère favorable.

