
En 1913, après avoir photographié des zoniers, essentiellement dans le sud-est de Paris, Eugène Atget se rend porte d’Asnières dans un endroit peu fréquenté du monde ordinaire, celui des chiffonniers des cités Valmy et Trébert, qu’il situe à tort dans le 17e arrondissement de Paris. Cet espace est en réalité hors-les-murs, sur la commune de Levallois-Perret. À cette date, il est encore composé de quatre ruelles ou passages, coincés entre, d’une part, la route de la Révolte qui longeait les fortifications côté Paris et la rue de Metz côté Levallois et, d’autre part, les installations des ateliers des chemins de fer de l’Ouest et la rue Victor Hugo, en tout, un quadrilatère de moins de deux hectares, à la réputation inversement proportionnelle à son exiguïté.
Même si elle était largement surfaite, estime un historien contemporain (1), la réputation des passages de Levallois était suffisamment installée pour effrayer les « honnêtes personnes » ou faire dire à cette sage-femme, vers 1900, de ne jamais s’être aventurée dans ce quartier sans être munie d’un revolver ou encore à ce conducteur de tramway qu’il avait toujours un gourdin sous son siège. Le quartier aurait donc été un coupe-gorge, un lieu tenu par des bandes, comme celles des Harengs, un camp retranché dans lequel la police ne pénétrait pas. D’un certain nombre de faits réels est née une mythologie qui ne résiste pas à l’analyse précise des archives répertoriant les crimes et délits, ces derniers étant le plus souvent la prostitution, les contraventions diverses et la rébellion à agent, autant d’actions qui ne nous dépaysent finalement pas quand on pense aujourd’hui aux relations police-habitants des quartiers de banlieue. Les chiffres sont cependant formels, à la charnière des siècles, le total des infractions dans les passages est très largement inférieur à celui relevé sur les secteurs zoniers de Levallois ou d’Ivry. Quant aux crimes, ceux qui font la noirceur des lieux, il s’agit surtout d’une violence interne, bagarres au couteau entre hommes alcoolisés du quartier, violences intra-familiales, méfaits de quelques bandes entre elles.
Alors, pourquoi cette « barricade » dans la rue Valmy. Bien sûr, il ne s’agit pas vraiment d’une barricade. Mais cela y ressemble. Dans la représentation parisienne de l’émeute et de la révolution, la barricade tient une place essentielle. On la dessine jusqu’en 1848. Puis Charles-François Thibault réalise deux daguerréotypes de celle de la rue Saint-Maur, les 25 et 26 juin 1848, avant et après l’attaque des troupes de Cavaignac et Lamoricière. Comme sur l’image du passage Valmy, on y trouve des pavés, des charrettes à bras, et des gens amassés. Un peu plus tard, lors de la Commune de Paris, les gardes nationaux se laissent photographier sur leur barricade. Parfois des civils viennent poser, des enfants aussi avec le père ou le grand-père.


Ces photographies montrent des hommes et des femmes fièrement assemblé·es, posant en groupe, une marque de solidarité, souvent de quartier, voire de rue. L’historien Olivier Ihl (2), considère qu’avec ses daguerréotypes, le photographe Thibault a donné une forme visible à l’histoire de sa rue. On peut affirmer par extension que toutes ces images de groupes sur les barricades apportent une visibilité sociale à leur rue, leur quartier. Elles se situent aussi, écrit toujours Olivier Ihl, dans une variation de l’art traditionnel du portrait, du portrait bourgeois bien entendu. Mais aussi dans une opposition avec le portrait de l’homme, celui de la pose individuelle qui distingue la délégation du pouvoir représentatif. A contrario, sur la barricade, les hommes et les femmes apparaissent égaux, même s’ils élisent entre eux leurs officiers selon la vieille tradition populaire. Les insurgé·es des barricades de 1848 et 1871 se réclament d’une démocratie sociale qu’ils estiment mettre en œuvre dans le danger.
À l’opposé, ces images sont associées plus tard à des bravades inutiles. Les mots des vainqueurs ne sont plus ceux de la solidarité et de la sociabilité du travail, de la rue ou du voisinage. Les barricades disent la désobéissance, l’insurrection contre le pouvoir légitime, le recours à la violence, le tir contre les forces loyales. Leur irrespect des conventions n’a d’égal que leur sauvagerie. Voilà, c’est dit. Les gueux et les harpies des barricades ne sont que des sauvages. Leur répression est légitime et la barricade doit se prendre au son du canon. Mais laissons ces propos outranciers et revenons passage Valmy en 1913 car il y a bien un cousinage entre ces formes sociales de la barricade et cet attroupement généré par l’arrivée du photographe.
Atget a réalisé plusieurs photographies dans les passages Trébert et Valmy. Il est entré dans les cours des chiffonniers, a saisi des instants de travail, rendant là aussi « imageable » cette activité considérée comme malpropre et reléguée dans les marges de la capitale après avoir longtemps occupé des quartiers spécialisés comme à Mouffetard, aux Gobelins ou sur la Butte-aux-Cailles. Sur cette image, on peut distinguer six hommes dont un plus âgé, au centre, trois jeunes femmes et sept enfants. Le groupe est étagé, juché sur des voitures, une au premier plan, les bras en l’air, une autre, plus grande, penchée, les bras vers le sol. En réalité, c’est tout un alignement de voitures qui encombre le passage. Les adultes sont en arrière, les enfants en avant, sauf un bébé dans les bras de son père. Les mères ne sont pas présentes, sans doute restées dans les logements attenants. Ceux qui figurent sur la photographie d’Atget étaient dans les cours alentours, travaillant ou s’occupant diversement. La scène s’est mise en place rapidement, avant ou après les photos prises sur le lieu de travail. Je pencherais pour un cliché pris après, conclusif de cette rencontre. Certains adultes sourient et ce n’est pas par convention. Ceux-là ont déjà rencontré Atget. Les autres demeurent méfiants. Ils ont leurs raisons avec tout ce qui se raconte sur leur dos. Eux aussi sont des pestiférés, des sauvages, même s’ils se sont tenus à l’écart des révolutions.
Alors que représente ce groupe, si ce n’est pas une barricade ? Ce pourrait être une représentation symbolique de la barricade comme arme de résistance car la photographie d’Eugène Atget me semble correspondre à un souci de présenter autrement ces populations marginales. Le groupe amassé sur une partie de la rue – il ne la bouche pas complètement – n’a pas dépavé la chaussée. Ce n’est pas un groupe en lutte. On peut même dire, toute leur histoire l’atteste, que ces chiffonniers ne croient pas dans la lutte collective. Comme l’écrit Antoine Compagnon, si les chiffonniers aiment se battre, ils ne représentent pas la classe dangereuse (3). Ils ont seulement foi dans leur solidarité de métier. Ce moment est autant une pose pour Atget qu’une pause dans leur travail. Ils mettent aussi en avant leur idéal de vie familiale, fiers de montrer leurs enfants. Évidemment on est loin d’une représentation de la famille bourgeoise, de sa mise en scène dans des espaces savamment dessinés, les trompe-l’œil des décors de studio. Atget saisit du social, une image de la vie familiale et solidaire du quartier. Finalement, c’est bien une barricade. Une barricade contre les idées reçues.
1 – Patrick Gervaise, « Les « passages », quartier de Levallois-Perret-Banlieue parisienne : exemple historique d’un espace à forte réputation d’insécurité (XIXe-XXe siècle) », Déviance et société, 1991, Vol. 15, n°3, pp. 259-273.
2 – Olivier Ihl, La barricade renversée. Histoire d’une photographie, Paris, 1848, Éditions du Croquant, 2016.
3 – Antoine Compagnon, Les Chiffonniers de Paris, Gallimard, 2017.
