Entrée nord de la Wagenburg de Kreuzdorf, septembre 2013 © Ralf Marsault

Qu’y a-t-il de commun entre la zone parisienne, cette immense friche urbaine auparavant située entre l’actuel périphérique et les boulevards des Maréchaux, photographiée par Eugène Atget entre 1910 et 1013 et la zone berlinoise, celle des lendemains de la chute du mur, des espaces interstitiels occupés par des jeunes punks dans leurs camions cabossés et leurs bus à jamais immobilisés ? C’est un article de Jérôme Beauchez et Djemila Zenedi paru dans la revue Terrain, en 2018, « Des zoniers aux zonards, de quoi la zone est-elle le nom ? », qui m’a permis d’accéder aux travaux de l’anthropologue et photographe Ralf Marsault qui considère Eugène Atget, notamment par ses photographies des zoniers, comme un passeur. Avec son compagnon Heino Muller (mort en 1995), Ralf Marsault a mené une enquête sur les Wagenburgs (il écrit le pluriel de cette manière) de Berlin, s’installant et participant à la vie de ces villages de roulottes, comme celui de Kreuzdorf (1). Le rapprochement entre la zone photographiée par Atget et celle observée et photographiée par Muller et Marsault n’est pas seulement géographique, des « territoires de l’informe » au bord d’un mur de séparation (les fortifications de Paris, le mur de Berlin), aux « titres de propriété souvent litigieux », ou sociologique, des populations vivant, par choix, habitudes, styles de vie ou par contrainte économique, en marge, en rupture, en opposition aux manières de penser la vie collective de ceux d’à côté.

La photographie de l’entrée du Wagenburg de Kreuzdorf, prise plus de vingt ans après l’ouverture de ce camp, avec sa palissade composée d’éléments hétérogènes, ses vieilles roulottes de chantier converties en habitation, leurs tuyaux de poêle, les bâches en plastique remplaçant ou colmatant le papier goudronné de leurs toitures, et les matériaux de récupération de toutes sortes, rapportés des chantiers environnants, ce lieu de vie, comme le rappelle le panneau, résonne de manière puissante avec les photographies d’Atget, notamment ses premières interventions sur le boulevard Masséna, au printemps 1910, que j’ai commentées en mars dernier, notamment celle-ci, dans laquelle le photographe fait face, à distance, au petit groupe de chiffonniers, fumant et l’observant, l’un d’eux tentant d’échapper à l’objectif tout en étant attentif à ne rien perdre de la scène. Les premières photographies d’Atget en témoignent, travailler auprès des chiffonniers ou des zoniers demande de trouver la bonne distance, de percer la méfiance, et donc d’aller au-delà des apparences premières pour comprendre leurs manières de vivre et de se présenter au reste du monde.

Le Wagenburg de Waldemar Platz, 1992 © Muller et Marsault

Dans le Wagenburg, les jeunes hommes et femmes qui y vivent veulent aussi faire savoir leurs raisons d’exister à côté du monde qu’ils rejettent, à travers leurs vêtements, coiffures, percings et tatouage, le plus souvent dans les années 90 dans des variantes du look punk, ou les diverses inscriptions peintes sur les murs ou les voitures, tel ce détournement de la devise nazie, le « travail vous rend malade », les symboles variés, provoquant comme la croix gammée, ou leitmotiv d’une appartenance assumée à la marge avec le A cerclé.

Le bric-à-brac, plus proche du dépotoir que de l’entrepôt, du Wagenburg de la Waldemar Platz photographié en 1992 et dont le livre reproduit plusieurs images, renvoie aussi aux cours des chiffonniers captées par Atget avec cependant cette nuance expliquée par Marsault : « Ce désordre, … évoquait le retour, voire la persistance d’une « sauvagerie » en plein cœur de la cité », l’idée de la sauvagerie, du chaos, constituant dans l’imaginaire de la zone berlinoise, tout à la fois la remise en cause des normes habituelles du mode de vie bourgeois et la promesse d’un monde d’aventure, une forme d’oasis au milieu du désert de l’urbanité. Au début du XXe siècle aussi, la plupart des observateurs qui visitent la zone parisienne sont frappés par la manière dont vivent certaines franges. À la différence des maisonnettes, « chalets » et baraques des familles ouvrières pauvres de certains secteurs de la zone – qui n’intéressent d’ailleurs pas Atget – les roulottes et les enclos où s’amoncellent les rebuts des poubelles de la capitale, sont d’abord décrites en termes de vilénie humaine. Les « cloaques » infâmes ne méritent aucun respect. Les « marmots dépenaillés », malgré leurs sourires de poulbots, servent de repoussoirs. Ces populations en marge, semi-nomades, vivant au milieu des souillures des autres, obligent l’honnête personne à faire un détour et rares sont ceux qui tentent d’apercevoir et de comprendre, dans les interstices de cette misère, les traces d’un mode de vie assumé et préservé, et encore moins l’esprit du voyage.

Eugène Atget, Poterne des Peupliers – zoniers – 1913 (13e arr), BnF

Alors, derrière l’étalage d’une rage de petit-bourgeois dégoûté du spectacle, mais aussi en perçant la méfiance du militant ouvrier, du socialiste révolutionnaire qui croit dans un monde meilleur pour tous les humains, mais qui ne pense pas possible de compter avec ces populations trop marginales, y aurait-il la possibilité de « trouver l’espace juste, la focale qui permette la reconnaissance » ? C’est ici que l’expérience de Marsault et Muller, dans une forme d’anachronisme inspirant, par un aller et retour entre eux et le photographe des années 1910, peut nous servir pour penser celle d’Atget, non pour pénétrer ses pensées, mais pour reconnaître les problèmes qui se sont posés à lui et qu’il a bien dû résoudre au cours de son travail. Ralf Marsault développe l’impossibilité « de prendre des photographies comme ça, sans rendre compte de leur finalité, ni justifier d’une éthique respectant l’intégrité morale du sujet », le choix des prises de vues frontales, la lenteur dans le processus, la ritualisation de leur approche des sujets, le rejet de toute arrogance. Sans les transposer directement dans la démarche d’Eugène Atget, leur prise en compte oblige le commentateur à penser le micro-contexte de sa présence porte d’Ivry ou bien cité Trébert et à considérer chaque cliché comme une interaction dont évidemment la plus grande partie nous échappe mais dont l’essentiel est la mise en œuvre du principe de reconnaissance, au sens que lui a donné Axel Honneth (La société du mépris, 2006) en portant son attention sur les pratiques d’humiliation et d’atteinte à la dignité par lesquelles les sujets se voient privés d’une forme légitime de reconnaissance sociale (p. 247).

À cet endroit, au printemps 1913, Atget a réalisé deux photographies. Sur l’une, l’homme en tenue de travail est entre les bras de sa charrette de chiffonnier, chargée de ses paniers de collecte, son grand fils à sa droite et le petit, le marmot qui veut faire comme les grands, derrière, arc-bouté comme si sa contribution était indispensable. Sur la seconde, celle ci-dessus, la famille au complet est rassemblée devant le logement, une cabane prolongée de quelques appentis. Huit personnes posent pour le photographe. On ne saura jamais rien des tractations, de la discussion, des mots et des regards échangés, des postures de l’un comme des autres, mais ces deux photographies nous proposent exactement ce que, selon moi, Eugène Atget est allé quérir sur la zone, faisant de son album Zoniers un objet à la fois atypique dans son œuvre et en même temps tellement conforme à sa sensibilité. Ces deux photographies, bien loin, si ce n’est à l’opposé des travaux ordinaires sur la zone, comme ceux de Sergine Dac pour l’agence Rol ou ceux de Charles Lansiaux quelques années plus tard, ces deux images d’Atget reconnaissent chez leurs sujets ce qu’on leur refuse, un statut de travailleur et celui d’une famille, autrement dit une forme de respectabilité dans l’échelle des valeurs sociales dominantes de la Belle-Époque.

Dans notre monde, peut-être assez largement étranger à ces problématiques, on peut penser au travail compréhensif et de longue durée de Mathieu Pernot auprès de quelques familles Tsiganes mais, a contrario, il suffit de consulter les images d’actualité des camps de migrants (taper « camps de migrants » sur Google/images) pour constater que les notions de reconnaissance, d’empathie et de bienveillance y sont totalement illisibles.

1 – Ralf Marsault, Résistance à l’effacement, Les Presses du réel, 2010.