
À l’été 1911, Eugène Atget réalise plusieurs photographies du Pont-Neuf, soit du côté du quai Conti et de l’Hôtel de la Monnaie, soit sur l’autre rive, quai du Louvre. Quelques unes sont prises sur le terre-plein du pont, comme celle-ci, en direction de l’île de la Cité. A priori, dans cette série, Atget s’intéresse à l’architecture de Paris, aux arches courtes et cintrées de ce pont vieux de trois siècles, à ses piles massives, ses corbeilles décorées des mascarons de Germain Pilon. La lumière est vive, les lampadaires pointent au-dessus du tablier. Comme souvent sur ses tirages, il a laissé les marques de vignettage dans les coins hauts, ainsi que celles des pinces du châssis de son négatif. Le tirage semble avoir rogné une partie de l’image, le numéro du négatif a en partie disparu, les marques des pinces sont réduites. On trouve parfois l’indication 1908 pour la même photo (dans l’Eugène Atget de Françoise Reynaud, Photo poche, 2010). Même si la date de 1911 apparait sur toutes les photographies de la série vendue à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, on ne peut pas s’y fier. Mais 1908 ou 1911, Atget fait de la photographie depuis au moins vingt ans. Il travaille avec la même chambre 18×24 qu’il gardera toute sa vie. Cette photographie n’est qu’une parmi des centaines dans sa série du Vieux-Paris.

Oui, mais il existe cette seconde prise, un peu plus rapprochée, captant l’enfilade des piles. L’ombre portée de la dernière arche laisse mieux voir le pavage du quai, en partie surexposé dans la première photographie. Et puis surtout, ici, on est obligé d’en convenir, il y a ce personnage qui, s’il n’est pas au centre de l’image, continue d’attirer l’œil et d’interroger. Le peintre, amateur ou professionnel, est de dos, face à son motif ; lui aussi représente, du moins on le suppose, la Seine, le Pont Neuf, le square du Vert-Galant et la statue d’Henri IV. Mais peut-être ne voit-il que les variations de couleurs qui ondulent devant lui. Mais non, observez bien, l’agrandissement de l’image permet de distinguer les ramages des grands arbres face à lui. Des arbres ? Eugène Atget s’est-il approché ? Ont-ils échangé quelques mots sur la peinture, les arts ? Non, pas les arts, c’eut été considérer la photographie comme un art et Atget s’y refuse. Lui ne produit que des documents. Sa photographie est strictement documentaire. La peinture, bien sûr que c’est un art ! A-t-il dit à l’artiste présent ce jour, sur son propre motif, sa tentative de devenir peintre ? Dans sa biographie du photographe (Atget, Magicien du vieux Paris en son époque, 1992), Jean Leroy reproduit, en noir et blanc, deux huiles d’Atget, arbres morts et motifs floraux ; on ne peut avoir le moindre doute, sa décision d’abandonner ce médium fut la bonne.
En cet été 1911 (ou 1908), Atget a passé la cinquantaine. Avec une pointe de nostalgie – je l’imagine – il photographie un peintre, un homme élégant, en veston, chemise blanche, souliers noirs, chapeau blanc, devant son chevalet, la main gauche serrant palette et pinceaux accessoires. Vrai, cet homme a réussi quelque part. Atget se tient trois pas en arrière. Lui aussi a installé son trépied et, par-dessus, sa belle chambre en bois. Est-il conscient de cette mise en abyme ? Plus que des outils, c’est de sa vie dont il est question. Et peut-être aussi de l’histoire de la photographie, de la vieille querelle entre pictorialisme et documentarisme. Certainement, Atget n’en a cure. Néanmoins, les faits sont là, le peintre mélange ses couleurs, tortille les formes, brouille les contours, empâte, efface, reprend, modèle, gratte, change tout s’il le désire. Le photographe n’imite pas la peinture, il est plus direct. Il ne touche à rien. Il saisit. Et Atget a choisi son point de vue. Évidemment qu’il s’agit du Pont-Neuf. Que voulez-vous d’autre ? Il a désormais terminé ses réglages. Il insère le châssis contenant une plaque de verre dans la chambre. Il attend peut-être un bref instant le geste arrêté du peintre. Mais non vous dis-je, il photographie le pont. C’est fait. Tout à l’heure, il rentrera chez lui et développera son négatif. Puis, sur son balcon, au cinquième étage du 17 bis, rue Campagne-Première, presque en face d’une cité pour artistes qu’il aurait pu choisir d’habiter, à la lumière vive de ce bel été, il posera sa plaque directement sur le papier afin de l’insoler. Assez content de lui, de son travail du jour, il chantera à tue-tête un air d’opéra, en souvenir du temps où il était second baryton au théâtre d’Amiens, au grand dam de Mademoiselle Jeanne, sa voisine du sixième qui ne le supporte plus.
