
Cette photographie a été publiée le 25 mai 2020 sur la page Facebook de la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris. En réalité, il s’agit ici d’un extrait de la photographie dont il n’a pas été retrouvé le nom de son auteur. La BHVP le présente ainsi : « Anonyme, Le Pré Saint-Gervais (Seine Saint-Denis). Butte du Chapeau rouge. Manifestation lancée par Jean Jaurès et la SFIO pour protester contre la loi qui devait porter de deux à trois ans le service militaire obligatoire. La foule sous le drapeau de la Fédération Communiste Anarchiste (FCA), 25 mai 1913 ». Sur Gallica, on peut facilement trouver le compte-rendu de cette journée mémorable, réalisé par un journaliste du journal L’Humanité, le quotidien fondé par Jaurès. En voici un morceau choisi où évidemment, il n’est pas question des anarchistes.
À deux pas des fortifs, dans la banlieue naissante, la butte du Chapeau-Rouge se dresse, inculte, âpre, escarpée. C’est là que tout à l’heure, le Paris ouvrier et socialiste se groupera autour de ses militants. Et tout de suite, on songe à une autre « montagne », à celle où, pour la première fois il y a dix-neuf siècles, l’humanité fut appelé à l’amour et où « ceux qui ont faim et soif de justice » furent, par le premier des Justes, désignés comme les élus. Mais au lieu de la perspective de collines et de frais vallons qui enchantait les yeux du sermonnaire galiléen, c’est un paysage de banlieue qui s’offre ici à nos regards. Tout à gauche est Paris, « la ville aux mille tours » – ou plus exactement aux mille cheminées. En face, une plaine immense semée d’usines et de faubourgs noircis ; à droite, les coquettes hauteurs de Romainville et des Lilas. Mais ce n’est que le décor. Le vrai spectacle, c’est la foule, c’est la marée humaine qui monte à l’assaut de la butte. Elle est joyeuse, alerte et bruyante. Elle monte dans une rumeur de chansons éclatantes. C’est la foule claire des dimanches avec des femmes et des enfants. Des drapeaux rouges, par vingtaines, s’érigent au-dessus des groupes. Et des cris de « Vive la Commune ». Et des cris de « À bas les trois ans ». L’Humanité, 26 mai 1913. L’auteur de ce texte inspiré est inconnu.
Dans le cadre de mon travail actuel sur le photographe Eugène Atget, cette image est intéressante à plus d’un titre. D’abord, elle présente une foule, cent mille personnes – cent-cinquante mille titre L’Humanité le lendemain – assistant à un des derniers grands meetings avec Jean Jaurès. On l’imagine un peu surélevé comme le personnage au centre, près du drapeau de la FCA. Aux coups de clairons qui préviennent du début des discours, les discussions cessent. Les orateurs se dressent et parlent chacun à leur tour. Sur l’estrade principale, Jaurès est le dernier à s’exprimer, la barbe grise, le chapeau melon vissé sur la tête, un drapeau rouge planté près de lui. Il parle d’une voix forte, mais sans moyen de diffusion, elle ne porte au mieux qu’à quelques dizaines de mètres à la ronde, audible par plusieurs centaines de manifestants serrés les uns contre les autres. Tout le monde veut le voir, l’entendre. « Par ici Jaurès, par ici ». Mais d’un geste il calme la foule « Il est inutile que vous me demandiez de parler à tous en même temps. Il n’y a pas de parole humaine qui puisse égaler la force collective de démonstration qui est en vous ». Voilà Jean Jaurès. Le gouvernement Barthou prépare la guerre. Les socialistes et les syndicalistes veulent faire la paix avec les ouvriers allemands. Barthou veut porter à 3 ans la durée du service. Le monde ouvrier s’y oppose. Barthou menace de dissoudre la CGT. Qu’il essaye ! Barthou a interdit le rassemblement au Père-Lachaise en l’honneur de la Commune et de ses combattants. Ils se sont rassemblés sur un terrain de la ville du Pré Saint-Gervais, face à Paris, défiant le pouvoir. « On est là même si Barthou ne le veut pas » ont pu dire certains.
Jaurès est le plus célèbre mais ce jour, ce sont des dizaines d’orateurs qui se relaient sur des estrades espacées de la butte du Chapeau-Rouge. Ainsi ce sont des discours simultanés qui tentent d’enflammer la foule. Différentes sensibilités s’expriment. Les anarchistes aussi se sont taillés un espace autour de l’orateur de la FCA. Au-delà, quelques bribes parviennent peut-être encore, alors on écoute distraitement. De toutes façons, chacun sait pourquoi il est là. On discute, on fume, on s’interpelle. C’est une foule qui contient peut-être tout ce que Paris dispose de militants politiques et syndicaux, les socialistes de Jaurès, les syndicalistes révolutionnaires de la CGT, les anarchistes.
Eugène est certainement présent sur la colline. Il a salué des connaissances. Peut-être s’étaient-ils donné rendez-vous au pied de la butte, du côté de la porte du Pré Saint-Gervais, comme c’est souvent le cas entre collègues de travail. Oui, peut-être, mais Eugène Atget est un travailleur indépendant. Il n’a pas vraiment de collègues, seulement des confrères qu’il aperçoit de temps à autre. S’il est abonné à La Bataille syndicaliste, une des feuilles de la CGT, c’est pour les idées qu’elle diffuse, les informations qu’il glane sur la vie sociale. Atget est très sensible aux dimensions sociales et, ce printemps 1913, il a débuté une nouvelle campagne photographique sur des personnages qu’on appelle les zoniers, un néologisme apparu au milieu des années 1890.
S’il est présent sur le champ, là-même où Jaurès tente de se faire entendre, son regard est forcément attiré vers cette zone qu’on aperçoit à l’arrière-plan sur la photographie. Dans le coin, à gauche, on distingue une portion des fortifications qui masque le boulevard Serrurier, un des maillons des Maréchaux qui ceinturent Paris, avant l’enceinte de Thiers, et aussi avant la zone, cet espace sous servitude militaire dont on discute âprement le rachat à l’État et plus difficilement encore la réaffectation. Espaces verts, équipements sportifs, immeubles d’habitation à loyer modéré, tout est possible, mais rien n’est décidé en 1913. En attendant, de la butte du Chapeau-Rouge, on distingue bien le caractère densément peuplé de la zone et son habitat disparate, quelques maisons en pierre dépassant un fouillis de masures, bicoques en planches et roulottes plus ou moins déglinguées. Le monde de la zone, celui qui intéresse Atget est là, à quelques centaines de mètres de cette foule révolutionnaire. Parmi les ouvriers présents sur la butte, certains ont fait le chemin depuis leur baraque toute proche. Travailleurs des usines alentours, employés des compagnies de chemin de fer, ils sont la cible des organisations syndicales et politiques qui appellent à la manifestation. Mais il y en a d’autres, des précaires, des marginaux, des miséreux, étrangers ou réputés l’être, gens des petits métiers de la rue, bohémiens, roulottiers. Tous ceux là ne sont que des instables, la Conf’, comme les militants désignent la CGT, ne les a pas dans sa ligne de mire. Ils sont invisibles d’ailleurs.
Enfin, pas tout à fait. Quelques anarchistes s’y intéressent, maraudant régulièrement dans ces confins parisiens, en quête de ces jeunes en marge, apaches des faubourgs, zoniers du jour, chahuteurs de la nuit. Le Père peinard d’Émile Pouget ne parait plus depuis 1902 mais son langage de la révolte s’est perpétué dans les milieux anarchistes, contrastant fortement avec la parole vive mais recherchée de Jaurès, les envolées lyriques de l’envoyé spécial de L’Humanité reproduites plus haut. Alors les socialistes refusent cet argot puisé dans ce qu’ils considèrent être des milieux criminels, ils repoussent le langage des chansons de Bruant où, comme l’exprime un autre chansonnier, socialiste et ancien communard, Jean-Baptiste Clément, « tout ce qui est progrès, justice, humanité est tourné en dérision, où sous prétexte de réalisme, on fait tenir aux pauvres des propos de rôdeurs de barrière et aux ouvriers un langage de souteneurs » (cité par l’historien James Cannon).
Qu’à cela ne tienne, Atget ira voir ces zoniers. Ce 25 mai, s’il est présent sur la butte – et pour moi cela ne fait aucun doute – il les observe de loin en écoutant distraitement les orateurs. On ne sait pas comment il leur parlera, avec quels mots, ni même s’il le fera. Lui-même est un amateur, que dis-je, un amoureux des belles lettres, du grand style, celui du théâtre de Corneille, Racine. Comment peut-il être un homme de l’argot ? Cela semble difficile à imaginer. Il serait donc du côté de Clément, davantage que de Bruant. Mais le message de ses photographies est clair : il ne montre pas les ouvriers des usines et les employés des chemins de fer dans leurs petites habitations proprettes. Il ne s’intéresse qu’aux invisibles. Il va donc les présenter. Mieux, il va les mettre en scène.

C’est comme un feuilleton cette approche d’Atget par la zone et les fortifs ! Une avancée spiralée et labyrinthique avant d’atteindre le cœur de Paris ? Et cet intérêt que tu soulignes pour les plus marginaux des prolétaires ! Et que dire aussi de ce beau texte de l’Humanité, c’est lyrique, c’est imagé, mais point trop : il nous manque des plumes comme ça aujourd’hui !
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