
Partial gift of Shirley C. Burden, MoMA, New-York
Avec cette photographie dont la date, mai 1916, par sa précision, peut être jugée crédible, Eugène Atget s’apprête à entrer dans un sommeil photographique profond, puisqu’il ne reprend son travail dans les rues de Paris que quatre ans plus tard. Encore faut-il insister sur les lacunes de sa biographie, sur la difficulté de le suivre précisément durant cette période. Ce tirage a été offert au Museum of Modern Art de New-York par le photographe Shirley Burden avec un grand nombre de photographies de sa collection. Elle fait désormais partie de l’ensemble acheté par la dernière admiratrice du vivant d’Atget, la jeune photographe américaine Berenice Abbott, assistante de Man Ray qui, après lui avoir rendu visite très peu de temps avant sa mort, rachète le fonds de son atelier et emporte le tout à New-York. Elle n’aura de cesse de faire connaître son œuvre et, finalement, en 1968, avant que les prix des tirages du photographe ne s’envolent, elle vend tout ce qu’elle a sauvé au MoMA.
Selon Berenice Abbott, dès les débuts de la guerre, Atget a éprouvé des difficultés à photographier dans la rue. « Déjà, en temps de paix, le fait de se cacher derrière une chambre 13/18 ou 18/24 avait pour effet immédiat de vous transformer, pour le moins, en bête curieuse ou en personnage complètement ridicule. Or, les pouvoirs publics, pendant toute la durée des hostilités, ont fait apposer sur les murs de Paris une affiche où se lisaient en caractères énormes les mots suivants : ”taisez-vous, méfiez-vous, des oreilles ennemies vous écoutent”. Ce qui déclencha une espionite aigüe » (Jean Leroy, Atget, magicien du vieux Paris en son époque, 1982).
Le musée Carnavalet possède bien une série de photographies notées « 1916 », mais pas de la main d’Atget et, sans examen complémentaire, il est difficile d’affirmer qu’il s’agit de clichés pris cette année-là ou seulement de retirages. Si l’on croit l’information révélée par Berenice Abbott, Atget cesse quasiment son activité pendant la guerre, ce qui n’est pas le cas d’autres photographes, confrères et concurrents comme Charles Lansiaux qui circule toujours dans les rues de Paris, à la recherche de sujets d’actualité ou bien, comme il le fait lui aussi, de vieilles maisons, de coins de rue intéressant les amateurs du vieux Paris.
Quel était l’état d’esprit d’Atget dans ces années ? On ne le sait pas évidemment. Pire, il est bien difficile de se mettre à la place de ses contemporains, sauf à inférer des clichés et des représentations démenties par les historiens. Quelques uns parmi ces derniers pensent que le monde de 1914-1918, malgré les images et les témoignages en abondance, nous est devenu totalement incompréhensible, en particulier les raisons du succès de la mobilisation, le soutien de la population à la guerre et surtout les raisons pour lesquelles les soldats ont tenu dans ce qui a été souvent décrit comme un enfer. À propos de l’engagement et de la « culture de la violence », Annette Becker et Stéphane Audouin-Rouzeau, dans un livre déclenchant une des plus importantes controverses historiographiques françaises du 21e siècle (14-18, retrouver la Guerre, 2000), les ont décrits comme un nationalisme de croisade aux caractères quasi religieux, en dépit des résistances sporadiques à la guerre.
Que fait Eugène Atget ? Il a 57 ans en 1914 ; il n’est plus mobilisable depuis le 1er novembre 1903 selon ses papiers militaires. On le dit anti-militariste mais, après août 14, il est bien difficile de s’en prévaloir et le mouvement socialiste a éclaté sur cette question. Jaurès a été assassiné. Les grandes voix se sont tues et celles de Zimmerwald – une adresse à tous les travailleurs pour lutter contre la guerre, rédigée entre autres par Léon Trotsky, – ont bien du mal à se faire entendre.
Alors, avant de ranger ses appareils pour la longue nuit de la guerre, Atget photographie encore un peu dans les environs de Paris. À Châtillon, il s’intéresse à des maisons, au puits d’une carrière, à des lieux neutres, tranquilles, des arbres, des murs comme cette entrée délaissée de l’ancien château du chimiste Gay-Lussac, rue des Pierrettes. Le parc existe toujours mais les structures anciennes ont disparu dans les réaménagements successifs. Le soleil n’est pas très haut ce jour de mai ; il est arrivé de bon matin, à pieds certainement, six kilomètres en ligne droite depuis la rue Campagne-première dans le 14e arrondissement, avec son matériel sur le dos. Comme souvent, et pas aussi frontal qu’on le dit, Atget a cadré de biais pour avoir la vieille porte à panneaux, son encadrement soigné en gros moellons de calcaire, ses piliers surmontés des traditionnels vases et l’enfilade du mur de clôture en plus petit appareil. On peut imaginer la nostalgie qui le prend à ce moment, l’amoureux des parcs, des châteaux, de tous ces trésors qu’il doit considérer, je l’imagine ainsi, comme le patrimoine de la République et non l’apanage de quelques lignées nobiliaires oubliées, épargnées par les révolutionnaires dont il connait parfaitement les noms.
