Cour, rue de Valence, Paris 5e, juin 1922
Photographie de la collection Levy-Abbott MoMA, New-York.

Alors qu’il n’avait jamais photographié la modernité, ou seulement de manière incidente, pas de grandes usines, de trains, de camions, d’automobiles, Eugène Atget produit cette image en 1922. On est rue de Valence, dans le 5e arrondissement de Paris, un secteur qu’il connait bien, pas loin de l’avenue des Gobelins autour de laquelle il a souvent visité les cours et les entrepôts des chiffonniers. En 1922, un matin du mois de juin, il entre dans cette cour avec l’intention de photographier les vieilles maisons, le crépis noirci, l’escalier de bois, l’enchevêtrement des constructions délabrées. Et là, un spectacle s’offre à lui, celui d’un étalement de mécaniques, une Renault, deux motocyclettes, et de l’outillage à l’entrée du garage. En temps ordinaire, il aurait fait demi-tour. Qu’est-ce qui le retient alors ? Une conversation avec l’homme qui manque sur l’image ? On n’en sait rien. Mais il fait entrer ces mécaniques dans le cadre de sa photographie.

Boutique automobile, avenue de la Grande Armée, 1924-1925.
Photographie de la collection Levy-Abbott MoMA, New-York.

Deux ans plus tard, il se plante devant la vitrine d’un magasin de voitures d’occasion, avenue de la Grande Armée. Les noms des grandes marques de l’époque sont parfaitement lisibles : Chenard, Renault, Delage, Talbot… Atget, le marcheur, le flâneur de Paris est-il en train de céder aux appels de la modernité mécanique ? Sans doute pas, ses finances ne lui permettraient pas d’acquérir un de ces engins. Au moins les admire-t-il ? Ce n’est pas certain. Par-delà les mots qui désignent les voitures, on distingue nettement les arbres de l’avenue qui se découpent dans le ciel gris. Et puis, regardez bien, vous voyez sa silhouette noire, son gros manteau près du trépied de sa chambre photographique ? Il nous montre le matériel lourd et encombrant qu’il s’évertue à porter sur son dos, chaque jour à presque soixante-dix ans? C’est le signe de sa résistance, dans le double sens du terme.