Le 31 janvier dernier, je publiais sur ma page Facebook, cette photographie d’Eugène Atget, avec une autre, prise sous une perspective légèrement différente, intrigué et sollicitant des hypothèses, moins par la scène que par les dates différentes d’édition. Aujourd’hui, je connais mieux l’histoire de ces images. J’en ai reconstitué le processus de production, un jour d’avril 1910 – mais déjà, en écrivant, je dois relativiser grandement mes certitudes. Je sais, ou je crois savoir, qu’Atget, après avoir réalisé une longue séquence sur le boulevard Masséna, dont il nous reste neuf photographies que j’ai réussi à mettre dans l’ordre, sauf la dernière qui pourrait bien être la première, a repris la route d’Ivry, franchissant la barrière de l’octroi, longeant le tramway qui permettait aux banlieusards d’aller jusqu’à la nouvelle bouche de métro de la place d’Italie, puis s’engageant sur la Zone, soit à gauche en allant vers le Banc du Prince et la Pente des Bossettes, soit à droite, vers la Pointe et plus loin, la Fosse Dupain, est allé à la rencontre des zoniers.

Les cinq premières photographies de son album Zoniers reprennent les clichés de cette journée ensoleillée et l’ombre, bien marquée mais reléguée sous les roulottes, indique qu’il y arrive en fin de matinée, alors qu’il a déjà plusieurs heures de travail derrière lui. Ma seule certitude, concernant la continuité de ce travail sur la zone, peu de temps après les photographies du boulevard Masséna, repose sur cette ombre minimale. On sait qu’Atget partait tôt sur son motif. S’il était venu sur la zone un autre jour, il aurait réalisé ses images de bonne heure le matin. Or, certaines d’entre elles sont écrasées de lumière.

« Porte d’Ivry – zoniers – (14e arr) (1912) » figure sur la planche n° 2 de l’album Zoniers. Malgré l’annotation 1912, elle date bien de 1910 ; elle possède d’ailleurs le n° 101 sur la liste de la série Paris pittoresque et toute les photographies de la sous-série sur la zone et les fortifications sont datées de 1910 (1). Dans ce cadre, la photographie a comme titre « Porte d’Ivry – extra muros – Zone des fortifications 1910 (13e arr) ». On voit au passage qu’Atget recomposait les titres de ses retirages, avec parfois des erreurs, comme ici avec l’arrondissement.

Cette photographie est utilisée plusieurs fois, pour en rester aux institutions avec lesquelles Atget était en affaires régulières et en négligeant les clients particuliers (2). Elle est d’abord vendue au sein d’un ensemble de 60 photographies, le 24 février 1911 à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, puis elle occupe la seconde place dans un autre ensemble de 60 photographies vendu au musée Carnavalet le 17 août 1911, et la seconde place aussi, comme je l’ai déjà dit, dans l’album Zoniers vendu à la BnF le 10 mai 1915. Enfin, Berenice Abbott emporta avec elle un dernier exemplaire d’un album conservé désormais au MoMA de New-York et que Molly Nesbit nomme « a later version » (3). La même photographie y occupe la planche n° 17.

Tout cela posé, et même s’il reste quelques incertitudes, il devient possible de s’intéresser au contenu : le cadrage d’une roulotte à un seul essieu avec ses bras, des étais de chaque côté pour la stabiliser, une toile tendue par-dessus la toiture qui doit fuir et, au second plan, une palissade avec du linge et derrière, une maisonnette. On trouve de tout sur la zone, cet espace de servitude militaire de 250 mètres de profondeur, au-delà des fortifications qui ceinturent Paris, des quartiers de cabanes alignées le long de rues en terre, parfois pavées et arborées, des maisons en dur aussi malgré le caractère inconstructible des terrains qui appartiennent le plus souvent à de grands propriétaires. L’armée n’en a plus besoin, les fortifications ont montré leur inutilité lors du siège de Paris en 1870 ; on pense sérieusement à les faire disparaître. Cependant, au fil des ans, des populations variées s’y sont installées. Des pauvres dans l’ensemble et parmi eux, des miséreux. C’est le cas de cette famille de roulottiers, situés tout en bas de la cascade du mépris social. Ils sont Bohémiens, Romanichels, et si la presse rapporte souvent des rumeurs ou même des affaires les concernant, la situation sur le terrain est bien plus complexe et les solidarités entre zoniers ordinaires et roulottiers s’inscrivent dans des relations de voisinage.

Quelques débris sur le sol laissent penser que la famille donne dans la chiffonnerie. Mais il s’agit seulement d’une hypothèse liée au caractère répandu de cette activité dans la zone. S’il en était ainsi, la médiocrité des lieux et l’absence de stock attesteraient d’un statut particulièrement dominé dans la communauté très hiérarchisée des chiffonniers. Peut-être une famille de chiffonniers par intermittence, attendant les beaux jours pour repartir sur les routes exercer une activité itinérante, de rempailleur, d’aiguiseur ou encore de fabricant de paniers comme l’indique le titre d’un second cliché.

Photographie n°5 de la série Paris pittoresque, reprise dans l’album La Voiture à Paris (planche n° 5) sous le titre « Roulotte d’un fabricants de paniers – Porte d’Ivry – 1910 »


Si Atget n’avait pas pris une seconde photographie ce jour-là, à quelques minutes d’intervalle, on n’aurait jamais eu la preuve d’une vie à l’intérieur de la roulotte. Entre les deux images, le tas des vêtements posés sur l’ouverture à l’avant, entre les brocs et le chaudron, a été modifié, étoffé ou diminué, c’est selon, la chronologie précise étant difficile à reconstituer. Sur l’une des images, un petit chien est tapi dans l’ombre. A-t-il été attiré par la présence du photographe qui a eu le temps de prendre un premier cliché ? Ou bien au contraire, s’est-il enfui, dérangé par les manœuvres du photographe ?

Il reste à tenter une interprétation de cette photographie. En proposant au lecteur un corpus de textes courant sur presque un siècle et retraçant la diversité des réceptions du travail d’Eugène Atget, Luce Lebart a fait la démonstration que cette abondance de considérations se stratifiait d’autant plus que le photographe n’avait laissé derrière lui aucun écrit – ou si peu – aucune réflexion sur sa conception de la photographie, son esthétique, son passé, ou son avenir (4). Mais le silence d’Atget sur les caractéristiques de son art repose aussi sur d’autres silences, aussi épais, aussi déroutants, que matérialise un court instant le déplacement de ces linges sur le rebord de fenêtre d’une roulotte au milieu de la zone d’Ivry.

Or récemment, pédalant tranquillement dans mon bureau, suivant le podcast d’une vidéo de la revue numérique Entre-temps (5), j’écoutais le philosophe Mathieu Potte-Bonneville réfléchir à la notion d’escamotage, cette action qui consiste souvent à faire disparaître une partie du réel et, à propos du peuple, utilisant le Roland Barthes des Mythologies, il expliquait l’organisation de l’invisibilité, par la transformation de l’objet en image ou en cliché au sens métaphorique du terme. Certes, les zoniers et les chiffonniers d’Atget ne possèdaient pas dans l’imaginaire collectif la même position que le steak frites ou la DS qu’analyse Barthes, mais pendant tout le 19e siècle s’est construite à travers la littérature et l’imagerie, une mythologie du chiffonnier tellement généreuse que, de Baudelaire à Benjamin, la réalité du chiffonnier s’est perdue, ou plutôt a été escamotée, reléguée derrière les figures littéraires, les caricatures de journaux illustrés, le ramasseur des rebuts de l’histoire.

Mais, rappelle Mathieu Potte-Bonneville, Barthes avait laissé penser que l’image pouvait saisir sans le vouloir un indice de la résistance à ce dessaisissement, quelque chose qui indiquerait un refus de se laisser enrôler dans le mythe. Il me semble que ces deux photographies d’Atget nous permettent d’appréhender, très certainement à son insu, une forme de résistance, marquée par la méfiance des chiffonniers, leur retrait, leur distance, leur silence. Cet élément qui l’atteste, ce tas d’étoffes qui diffère d’une photographie à l’autre, est ce point, comme le punctum de Roland Barthes, celui de La chambre claire, la lueur qui nous poigne, même si, j’en suis parfaitement conscient en l’écrivant, cette glose ajoute une épaisseur de plus aux voix qui couvrent déjà le silence d’Atget, et par-delà, celui de la femme à l’intérieur de la roulotte.

1 – Molly Nesbit, Atget’s seven albums, Yale University Press, 1992.

2 – Je pense toutefois que les photographies de cette sous-série sur les zoniers furent très peu diffusées ; elles n’apparaissent pas dans les livres sur Paris publiés du vivant d’Atget comme on peut le constater avec le travail d’Alain Fourquier, Atget. Un photographe déjà célèbre de son vivant, Au bibliophile parisien, 2007.

3 – Molly Nesbit, p. 236.

4 – Luce Lebart, Les silences d’Atget. Une anthologie de textes, Textuel, 2016.

5 -La revue Entre-temps