
Dans « La Vie mode d’emploi », de Georges Perec que j’entame à la troisième semaine du confinement, un commentaire en note me fait penser au photographe August Sander et à sa photographie « Jeunes paysans, Westerwald, 1914 » qui figure en couverture de l’édition 10/18 du livre de Richard Powers, « Trois fermiers s’en vont au bal ». Celui-ci, je l’avais abandonné depuis un moment. Le marque-page est resté à l’entrée du chapitre 7, page 109. Pourquoi avoir cessé la lecture ? je ne m’en souviens plus. Le marque-page est un flyer de l’exposition Guillaume Krick et Benjamin Thomas, « Terrasser l’horizon », au musée de La Roche-sur-Yon. Là aussi, aucun souvenir. Mais la date est précise, l’exposition fut présentée entre le 13 décembre 2014 et le 21 février 2105. L’achat du livre et la lecture des cent premières pages pourraient bien dater de 2015. Trente ans après l’écriture du livre. Mais en littérature, c’est peu de temps pour les bons livres. L’an dernier, j’ai trouvé sur l’étal d’un bouquiniste, place Sainte-Croix, un autre livre de Powers, « Le temps où nous chantions ». « Élu meilleur livre de l’année 2003 par le NY Times et le Washington Post ». Acheté 3 ou 4 euros les 1000 pages. Pauvres auteurs. Pas encore lu, il occupe de la place dans la bibliothèque de l’escalier. Et puis, en 2019, j’ai commencé à lire « L’arbre monde ». Lui aussi salué par la critique américaine : Pulitzer 2019, Grand Prix de la littérature américaine. La marque du libraire indique que je l’ai abandonné (provisoirement) à la page 373. Mais avec moi, ça ne veut pas dire grand chose. Seulement que je suis passé (encore provisoirement) à autre sujet.
J’ai repris la lecture de « Trois fermiers s’en vont au bal » depuis le début. Au chapitre 4, Powers résume la vie de Sander. « Un soir de 1910, alors qu’il travaillait à d’insignifiantes besognes, August Sander, citoyen allemand employé en Autriche, eut l’idée soudaine de réaliser une série de photographies qu’il intitulerait « Hommes du vingtième siècle », somme immense et complète rédigée dans le langage universel de la photographie ».
Cependant, la notice de mon « August Sander » (Photo Poche / Actes Sud, 2008), rédigée par Susanne Lange, explique que c’est à son retour en Allemagne, installant son atelier à Cologne, qu’il commence à photographier les paysans de sa région d’origine, le Westerwald. Mais peu importe cette différence. Sur l’essentiel, Powers dit juste. Sander avait une idée et il voulait la mener jusqu’au bout : rassembler une nomenclature exhaustive de catégories et sous-catégories de types sociaux. Il voulait posséder tous les types sociaux.
En lisant cette information hier soir, je me suis fait deux remarques : d’abord, je savais cela, mais ensuite, je n’avais pas réalisé de rapprochement avec le projet d’Eugène Atget, un sacré bonhomme celui-ci aussi, qui doit m’occuper toute l’année 2020. Atget aussi travaillait dans un esprit de complétude. Comme il l’écrit – et c’est important parce que, à la différence de Sander qui a répondu à plusieurs entretiens, Atget n’a presque rien dit, quasiment rien écrit – en 1920, dans une lettre au directeur des Beaux-Arts, alors que, vieillissant, il s’inquiète de l’avenir de « sa belle collection de clichés » : « Cette énorme collection artistique et documentaire est aujourd’hui terminée. Je puis dire que je possède tout le Vieux Paris ».
Atget avait commencé avant 1910. C’est vers 1900 que murit son projet de photographier tout le Vieux Paris, le Paris qui, semble-t-il depuis les grands bouleversements du baron Haussmann, doit disparaître. Il faut sauver la mémoire des hôtels historiques, des maisons pittoresques, des façades, des quais, des fortifications, des enseignes, des boutiques, des statues, des voitures hippomobiles, des petits métiers et une multitude de détails qui l’occuperont pendant ces vingt ans, et même jusqu’à sa mort en 1927.
Sander est exposé dès 1903, reçoit des médailles, est reconnu comme artiste, malgré l’intermède de la Première Guerre mondiale, malgré surtout la sauvagerie des nazis qui détruisent les ouvrages disponibles de son livre « Visages de ce temps » et qui lui confisquent régulièrement ses négatifs. En 1944, ses archives, mis à l’abri dans une cave, échappent aux bombardements américains. La maison est détruite mais la cave est intacte. Quelques semaines plus tard, des pillards détruisent par le feu les 30 000 clichés qui s’y trouvaient. Il en reste 10 000 mais le projet monumental ne sera jamais complet. Des fragments montrent quand même toute l’intensité d’une collection gérée après sa mort, en 1964, par son fils puis son petit-fils.
Atget a passé sa vie à placer son travail dans les institutions. Ses photographies y furent classées de manière topographique, le plus souvent anonymement. Et puis, grâce notamment à l’acharnement de la photographe américaine Berenice Abbott qui l’avait rencontré quelques semaines avant sa mort, son travail est reconnu. En 1985, Françoise Raynaud, conservatrice de la photographie au musée Carnavalet, effectue un premier recensement de son œuvre. Tous les conservateurs ont recherché ses photographies, leur ont rendu son nom. Plus de 6000 photographies à Carnavalet, presque autant à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, 1700 aux Arts décoratifs, autant aux Beaux-Arts, 4000 à la Bibliothèque nationale et un bon millier d’autres dans différentes collections publiques françaises. Son article paru dans un numéro de 1986 de la revue Photographies pourrait bien sûr être actualisé. Le site Gallica en présente un très grand nombre. Atget, le militant socialiste révolutionnaire avait fait le bon choix des collections publiques.

La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le coeur des humains ?
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Oui, sans doute. Mais c’est une question trop importante pour que je tente la moindre réponse… merci pour votre lecture.
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