Porte d’Asnières, cité Valmy, 1913, (17e arr) chiffonniers
par Eugène Atget, Album Zoniers, planche 35, BnF, Paris

J’observe cette photographie depuis plusieurs jours ; à la vérité cela fait des mois qu’elle m’arrête lorsque je feuillette l’album Zoniers d’Eugène Atget. On peut y déceler une atmosphère particulière marquée par le sourire bienveillant des personnages. C’est peut-être cela qui m’attire, l’idée que ces sourires, plus que le reste de l’image, plus que sa richesse documentaire, conserveraient la trace, seraient le reflet des intentions du photographe et que je pourrais donc, à travers l’épaisseur de ses silences, dans un écrasement du temps, y accéder et comprendre la dimension humaine de son projet.

Atget a posé sa chambre photographique à l’entrée d’une cour de la cité Valmy, une ruelle coincée entre les installations de la zone de triage de Saint-Lazare, la vieille route de Versailles à Saint-Denis, au joli surnom de route de la Révolte, et la rue qui conduit à Paris par la porte d’Asnières. C’est un ensemble de ruelles entre la ville et la zone des fortifications que les gens de Levallois appellent les Passages et qu’ils évitent de fréquenter la nuit. Atget a fait des photographies cité Valmy et cité Trébert, deux voies parallèles et constituées de cours de chiffonniers surmontées d’immeubles aux appartements étroits, insalubres et surpeuplés. Les historiens ont écrit sur l’imaginaire de ce monde stigmatisé par la presse quotidienne, les bas-fonds débordant des « classes dangereuses », les cours des miracles expulsées du centre de Paris (1). C’est dans les bouges alentours, les cabarets mais aussi les terrains vagues, les impasses et les ruelles fangeuses que le bourgeois souhaite parfois venir terminer sa « tournée des grands-ducs », attiré par une prostituée, surveillé de loin par les souteneurs et, s’il s’en tire bien, sans un coup de surin, au pire délesté de son larfeuille, il aura de belles histoires à raconter (2).

Atget aborde ces quartiers dans un autre état d’esprit. Il ne peut méconnaître les articles de presse consacrés ces dernières années à la zone, aux passages de Levallois. Il a pu en voir quelques images dessinées à partir des photographies d’un confrère. Les reportages sont souvent à charge. La saleté, la fainéantise, la rouerie, l’entassement sont les mots pour décrire même si quelques observateurs ne manquent pas de relater l’importance des chiffonniers dans le recyclage du déchet à Paris. Tout a bougé dans ce domaine depuis la révolution du préfet Poubelle en 1883. Le travail des chiffonniers est plus encadré, l’industrie est en train d’inventer d’autres chaines de production mais, en 1913 les cités de biffins autour de Paris sont encore très actives.

Ceux-ci terminent leur ouvrage. Dans la caisse, ils tassent une grande quantité de chiffons et le procédé est très au point, les cordes apparentes vont resserrer le ballot qui pourra être stocké ou partir directement chez le maître-chiffonnier qui leur achètera la marchandise à vil prix au prétexte que lui devra tout retrier avant de fournir le négociant. Les hommes qu’il photographie sont un maillon de la chaine de la grande industrie de l’ordure, des rebuts. Dans la caisse, ils ont jeté le tout-venant, peut-être des linges souillés. À côté d’eux, ils ont amoncelé des vêtements, des fripes négociables qui repartiront dans le circuit. Les gens jettent gras. Heureusement, sinon le métier n’existerait plus. Tout autour, un peu de papier épars. Ça se revend mal, le papier. Le maître-chiffonnier veut bien le prendre, à la seule condition qu’on lui apporte de bons produits. Du bon carton, de la ouate des hôpitaux, des métaux. Le marché est très ouvert pour tout ça.

Nos chiffonniers ne semblent pas donner dans ces secteurs très prisés et réservés à quelques solides concurrents. Ils ramassent de-ci de-là un objet curieux comme ce bilboquet que le plus jeune s’amuse à manœuvrer devant le photographe. Celui de gauche passe le balai. La matinée de travail se termine. Est-ce un ouvrier au chômage qui vient faire quelques sous en appoint ? C’est fréquent. Travailleurs et chiffonniers se côtoient. Certains de ces ouvriers sont syndiqués et politisés. Atget le sait ; il fréquente les mêmes milieux et va aux mêmes meetings. Quels mots échangent-ils, quelle plaisanterie soudaine les lie, l’espace d’un instant, et qui mettent le sourire sur les lèvres ? Quelle différence avec la photographie prise trois années plus tôt sur le boulevard Masséna ! À cet endroit, quatre autres chiffonniers l’observaient de loin, attentifs et méfiants. L’un d’eux se cachait derrière le dos d’un de ses compagnons.

En 1913, cité Valmy, Atget réalise plusieurs photographies. Il en place sept dans l’album Zoniers, une petite séquence des planches 34 à 38, puis ensuite les planches 45 et 48, sans respecter son ordre de marche. Il a pourtant fait comme d’habitude, avançant dans la rue, photographiant dans un sens, se retournant pour effectuer le contrechamp, progressant encore un peu, se plaçant au seuil d’une cour, guettant un signe et engageant un brin de conversation pour expliquer son travail qui consiste à raconter le leur, simplement, par des images frontales, sans a-priori dans la narration, mais avec cette empathie qui transparait désormais et qui lui réussit, comme en témoigne cette autre photographie, une quinzaine de personnes, hommes, femmes et enfants, plusieurs familles regroupées dans la rue devant son objectif, visiblement heureuses. Comme Atget, je l’imagine.

1 – Alain Faure, « Classe malpropre, classe dangereuse ? Quelques remarques à propos des chiffonniers parisiens au 19e siècle et de leurs cités », Recherches, n° 29 : « L’haleine des faubourgs », décembre 1977, p. 79-102.
2 – Dominique Kalifa, Les bas-fonds. Histoire d’un imaginaire, Seuil, 2013, notamment le chapitre 6, « La tournée des grands ducs », p. 205-239.