
Musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa (tirage v. 1935)
Cette photographie prise sans doute au mois d’avril 1921 fait partie d’un petit lot commandé à Eugène Atget par un peintre parisien, André Dignimont, spécialisé dans la représentation féminine et singulièrement dans celle des prostituées, « filles de joie » des cabarets ou des maisons closes. Atget, sans doute dans une mauvaise passe financière en ces lendemains de guerre, parcourt donc à sa demande, toujours avec son lourd matériel et pas un simple pocket Kodak qui aurait été plus discret, les rues fameuses du quartier de La Villette et notamment la rue Asselin située entre le boulevard de la Villette et l’avenue Simon-Bolivar. Il y rencontre les femmes sur leur pas de porte, seules, en petits groupes ou parfois accompagnées d’un homme qui s’apprête à monter et accepte de poser, lui aussi. Mais la commande est plus exigeante ; Atget entre donc dans les maisons pour y faire des images de nus à l’érotisme plutôt vulgaire qui fit frémir d’admiration le grand Man Ray. Les biographes d’Atget certifient cependant, qu’outre sa posture de marbre face aux corps dénudés, le photographe de 64 ans se montra aussi plein de compassion pour ces filles perdues, et même un peu raisonneur, sans convaincre semble-t-il. Selon Jacques Bonnet, Atget les aurait photographiées avec respect, « et pourquoi pas avec une certaine camaraderie », comme il l’avait toujours fait avec les zoniers et tous ceux qui, comme lui, pratiquaient un métier de rue (1).
La photographie du musée des Beaux-Arts d’Ottawa est un tirage de 1935 et s’il s’agit bien du quartier de La Villette, on n’est pas certain qu’il représente une scène de la rue Asselin, mais peut-être celle d’une rue adjacente, Péchoin ou Monjol, des voies étroites, pavées, avec un trottoir où l’on se tient un peu de guingois sur sa chaise comme cette jeune femme qui semble s’équilibrer de sa jambe tendue, découvrant sa bottine finement lacée.
Mais, je l’avoue, c’est davantage le titre de la photographie qui a d’abord retenu mon attention. Fille publique faisant le quart. Comme l’image est un tirage tardif, on ne dispose pas de la notation de la main de l’auteur comme il en avait l’habitude, sur les cartons bleutés qui lui servaient de support. Une autre photographie, détenue par le musée d’Orsay reprend cette formule, toujours sans montrer le paratexte de l’image : « La Villette, rue Assellin, fille publique faisant le quart devant sa porte, mars 1921 ».
Une fille faisant le quart. J’ai donc cherché dans le dictionnaire de l’argot parisien la signification précise de cette formule. Voici ce que note le Dictionnaire du jargon parisien : l’argot ancien et l’argot moderne / Lucien Rigaud – 1878 : « Quart (battre son, faire son). Aller et venir d’un trottoir à l’autre, à l’exemple de Diogène qui cherchait un homme. » Ici, la formule est frappante et, s’agissant de ce qu’on cherche, la rencontre avec Diogène – lui aussi « cherche un homme » – ne laisse pas de surprendre. La notice poursuit : « Les filles de maison font à tour de rôle, pendant quinze minutes, le quart devant leur porte, comme des sentinelles. Mot à mot, faire le quart d’heure. »
S’il parait évident qu’Atget connaissait ces formules, les avaient peut-être apprises sur le terrain (« Que faites-vous là mademoiselle ? » « Ça se voit bien, je fais mon quart »), il n’en demeure pas moins que cette expression est assez curieuse. En effet, « l’homme de quart » dans le langage de la marine – et cette formule d’argot vient de là – est celui qui doit rester attentif parce qu’il a la responsabilité d’éviter tout abordage. C’est-à-dire de faire exactement le contraire de la femme de quart qui cherche à lier contact avec le passant, comme Diogène d’ailleurs, lançant la formule « je cherche un homme » – en sous-entendant un homme sage – parcourant les rues tout en brandissant sa lanterne allumée en plein jour au visage de ses concitoyens interloqués (2).
Sur le seuil de sa maison délabrée, en cette matinée d’avril, la fille de la photographie d’Atget s’est bien couverte d’un gros paletot de quart. Elle fume tranquillement sa cigarette en fixant avec attention le photographe camouflé sous son drap noir. Y a-t-il de la confiance dans son regard, ou seulement une indifférence à ce qui se joue devant elle ? Après tout, c’est seulement son quart et, elle l’a bien compris, ce n’est pas ce lascar qui va lui faire gagner les premiers francs de la journée qui s’annonce.
1 – Jacques Bonnet, Eugène Atget. Un photographe discret, Paris, Les Belles Lettres, 2014.
2 – Selon les mots de Wikipédia.
