En lisant La Vie mode d’emploi de Georges Perec, je m’arrête sur cette phrase, au chapitre XXXIV, « Caves, 1 », qui décrit le contenu de la cave des Gratiolet, habitants de l’immeuble examiné à la loupe par Perec, et notamment ceci, « un carton à chapeaux débordant de photographies racornies, de ces clichés jaunis ou bistrés dont on se demande toujours qui ils représentent et qui les a pris : trois hommes sur une petite route de campagne… » Je vais voir immédiatement la note n°5 et constate qu’il s’agirait selon le commentateur d’un tableau intitulé « Trois hommes sur une petite route de campagne » du peintre August Macke, dont Perec parle dans « Un cabinet d’amateur ».

Le peintre existe bien. C’est un expressionniste allemand de fort caractère qui a la malchance de mourir au tout début de la Première Guerre mondiale. Mais le tableau est inventé par Perec. Pourtant, comme toujours chez lui, et particulièrement dans La Vie, il existe un fond de vérité. Alors où est-il ?

Il faut reprendre le texte. Il y est bien écrit « photographies ». Et si on en cherche une susceptible de correspondre à la description – bien sommaire, c’est certain – , celle du photographe allemand August Sander, qui lui a donné comme titre « Jeunes paysans, Westerwald, 1914 » pourrait correspondre. La photographie est désormais mieux connue sous celui de « Trois fermiers s’en vont au bal » depuis que l’écrivain américain Richard Powers l’a utilisée dans son livre.

Elle me parait davantage convenir qu’une toile d’August Macke abandonnée dans un carton à chapeaux. Perec avait peut-être vu la première exposition française consacrée à Sander à la galerie Delpire-Nouvel Observateur, 13, rue de l’Abbaye, en 1977, c’est-à-dire pendant l’écriture du livre. La confusion entre ces deux August me paraît donc possible et imposer un complément de la note 5 p. 1067, lors de la prochaine – mais certainement impossible – réédition du tome 2 des Œuvres de Perec dans la Pléiade.