Eugène Atget, Coiffeur, Palais Royal, 1926-1927, Modern print by Chicago Albumen Works
from the original negative in the Abbott-
Levy Collection, The Museum of Modern Art.

Dans le cadre de « Mes Instantanés d’Atget », je propose cette photographie de la vitrine d’un salon de coiffure dans la galerie du Palais Royal à Paris. Sans doute l’actualité et le souci qui commence à peser sur l’avenir de nos chevelures pourraient être les raisons de cette proposition mais ce niveau de lecture serait tout de même une injure faite à Eugène Atget, artiste malgré lui.
C’est dans cette formule « d’artiste malgré lui » que se situe une autre manière d’envisager sa photographie. Lui qui avait photographié des enseignes, des devantures de magasin, des entrées de bistrot pendant toute sa vie, les collectionnant et les proposant à la vente comme simples documents pour se souvenir du Paris pittoresque, à partir de 1926, se voit promu comme un artiste avant-gardiste, produisant le type même d’œuvres que suggérait le surréalisme, des scènes étonnantes, ouvrant l’imagination et forçant le réel.
Quand Man Ray vint le voir en 1926, il lui acheta une cinquantaine de ses clichés, dont plusieurs vitrines laissant voir des mannequins, ces corps-objets insolites et inquiétants, et des photos de magasins aux devantures troublées par les reflets, additionnant, tels des calques superposés, des aspects du monde qu’il devenait possible de saisir en une seule fois. C’était mieux que les collages des artistes cubistes ; Man Ray s’en rendit compte, la photographie était l’instrument du surréalisme, celui d’une modernité débridée. (Voir aussi ma chronique du 29 mars).
Alors Atget répondit à la commande, comme le montre Clément Chéroux dans un article de 2007. Les vitrines, les reflets, les mannequins, ça vous plait ? En voici donc. Des mannequins sans tête, des têtes sans corps, de l’imaginaire, de l’extraordinaire, encore et encore. Cette image de 1926 ou 1927 – le MoMa de New-York hésite sur la date – en est un bel exemple. Mais elle peut dire autre chose. C’est mon troisième niveau de lecture.
La scène se situe sous la colonnade du Palais Royal, dans la galerie de Montpensier, près de l’entrée de la Comédie Française. Le salon se fait un honneur de coiffer les artistes, même les comédiennes étrangères. À condition qu’elles parlent anglais, on leur fera indéfrisables et permanentes. Nous sommes au cœur du Paris bourgeois et élitiste ; la vitrine dévoile d’abord cette dimension sociale : des têtes féminines souriantes, des bustes dénudés reposant sur des socles en marbre à la manière des antiques – le Louvre est tout proche – et puis ces parfums aux flacons finement ciselés, délicatement exposés dans leurs écrins, sans qu’ils soient trop nombreux, ce n’est pas de profusion qu’il s’agit mais de distinction. Ces femmes plaisantent entre elles en attendant la réouverture du salon. Elles aussi se trouvent sur une scène et le rideau derrière elles accentue encore l’effet théâtral propre au lieu. Mais vous n’y êtes pas encore. Ce serait trop simple, trop tranquille. Pas assez surréaliste. Ou pas assez théâtral. Il nous faut l’auteur. Peut-être même celui du crime prêt à se jouer dans le vide matinal du Palais Royal.
Il est là. Comme sur une scène, entre le rideau sur lequel se reflètent la colonnade et les globes des lampes de la galerie, entre la pièce de tissu qui ondule et les bustes rieurs et insouciants, au cœur de leur intimité, voici l’auteur. Est-ce Atget ? On aimerait en avoir la certitude. Il y a bien le trépied qui supporte la lourde chambre photographique de bois et de métal, et le sac avachi qui doit contenir les plaques photographiques enserrées dans leurs châssis. Mais cette forme bizarre, haute, noire, inquiétante, fantomatique ? Ne serait le masque absent mais peut-être seulement difficile à discerner, on penserait à Belphégor. J’ai dit le Louvre tout proche. Au milieu de ces figures féminines trône le photographe-fantôme.
Belphégor ? Et pourquoi pas ? Selon le Dictionnaire infernal, que j’ai consulté avec la prudence qui s’impose, celui écrit par Collin de Plancy et édité chez Plon en 1863 (approuvé aussi par Pierre-Louis, évêque d’Arras, de Boulogne et de Saint-Omer, ça ne s’invente pas), Belphégor est « le démon des découvertes et des inventions ingénieuses. Il prend souvent le corps des jeunes femmes (ou se cache parmi elles, je rajoute). Il donne des richesses » (p.89). Nous y voilà enfin. Atget-Belphégor ne s’est pas enrichi avec ses photographies mais cette image, achetée par Berenice Abbott et qui appartient aujourd’hui à une institution prestigieuse, comme toutes celles de son œuvre, fonde l’immense valeur des collections qui les recèlent.