Si Eugène Atget avait tenu des carnets de travail pour noter ses déplacements et les points de vue de ses photographies, je ne serais pas en train de passer des journées entières à tenter de repérer sa progression sur le boulevard Masséna, un jour du printemps 1910.

Il est vrai que, pour la plupart de ses photographies, il n’y pas trop de difficultés à retrouver son point de vue, dans Paris, à Rouen ou dans les environs de la capitale qu’il pratiquait régulièrement. Les rues existent encore le plus souvent, les immeubles aussi, ou du moins, on peut facilement retrouver leur emplacement, comme celui d’une cour, d’une impasse, d’un passage avec les dictionnaires des rues de Paris, les plans cadastraux et tous les outils usuels.

Il en va différemment de sa série sur la zone et même de ses premières approches des chiffonniers sur le boulevard Masséna. Sous ce tirage détenu par la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, Atget a noté « Porte d’Ivry – coin Bd Masséna 18 et 20 – 1910 (13e arr) ». Mais l’identification précise de ce lieu pose plusieurs problèmes.

Je précise que ce type de problèmes n’a guère intéressé jusqu’ici les historiens de l’art et c’est sans doute un choix méthodologique des historiens (tout court) de s’escrimer à percevoir des indices permettant de préciser les conditions et le contexte de la photographie considérée comme un document d’archive pour tenter de comprendre la démarche et les intentions de l’auteur.

Atget nous a laissé 9 photographies réalisées en 1910 qu’il a toutes situées Porte d’Ivry et Boulevard Masséna. Cette voie fait partie de la ceinture de boulevards dits « des maréchaux », juste avant l’autre ceinture, celle des fortifications et des bastions censés protéger Paris depuis un demi-siècle. Cette photographie représente le côté intérieur du boulevard, le seul habité, de manière inégale. Premier problème : ce ne sont pas des maisons en dur, mais des cabanes. Cela ne figure pas sur les plans cadastraux de la ville de Paris. Deuxième problème : Atget a noté « Porte d’Ivry – coin du Bd Masséna », mais on est en réalité sur une parcelle qui forme un triangle entre le boulevard, la rue Châteaux des Rentiers et le chemin de fer de la Petite Ceinture. Une parcelle coupée en deux par l’impasse Masséna (qui existe toujours aujourd’hui sous le nom de square Masséna). Troisième problème : la numérotation, car sur les plans cadastraux on trouve, loin de la porte d’Ivry, le n°10, et rien entre ce numéro et la porte d’Ivry. Mais Atget a bien photographié le n°18.

Il faut scruter les images grâce aux possibilités d’agrandissement fournis par les sites comme la BHVP ou Gallica. Et sur celle-ci, dans le coin en bas à droite, près de ce qui ressemble à un trottoir, dans le prolongement de la palissade, on distingue une porte ouverte, faite de planches de bois et recouverte d’une toile à matelas. Cette porte, les morceaux de bois apparents, cette toile, ses plissures, je les ai repérés sur une autre photo que j’étais incapable de situer jusque là.

Ici, c’est clair, Atget a bien noté le n°18. C’est précis et visible en partie sur la photographie (même si on n’aperçoit que le chiffre 8, il est fort probable qu’il s’agisse du 18). Cette annotation me semble fiable. Plus tard, sur d’autres tirages, Atget notera d’autres titres, souvent plus vagues, voire erronés. La porte est bien visible et correspond à celle qu’on aperçoit sur la première image. Je tiens donc une localisation précise.

Enfin, pas encore. Où situer cette photographie sur le boulevard alors que les plans n’indiquent rien ? Alors il m’a fallu agrandir encore, scruter, chercher, comparer avec les plans, et faire finalement l’hypothèse (mais elle me paraît désormais robuste) qu’à l’arrière plan, on distingue le pignon de la maison située au fond de l’impasse Masséna et la palissade limitant cette même voie. La maison existe toujours, transformée bien sûr, mais elle est un repère dans tout cet espace largement modifié depuis un siècle.

Et du coup, me voici en position de situer correctement sur un croquis les 9 photographies de la porte d’Ivry – boulevard Masséna et de reconstituer ainsi la série d’images qu’il a prises un matin du printemps 1910.

Oui mais… Il reste que je ne sais pas situer le n°20. Atget a noté plusieurs fois « 18 et 20 » sur ses tirages de 1910. Il est forcément passé devant le n°20. Problème : dans ma séquence de ses 8 photos, il ne peut exister ce numéro parce que, depuis le 18, on remonte la numérotation vers le n°10 indiqué sur les plans. Atget est-il passé devant le n°20 sans faire de photographie ? Le n°20 est-il dans le hors-champ de la première image, dans son dos ? Je n’en sais rien et… j’y retourne immédiatement.