Eugène Atget, « Passage Moret », 1926, collection du MOMA (New-York). Atget avait déjà largement photographié ce coin du 13e arrondissement de Paris, avec la ruelle des Gobelins et la Cité Doré, lors de ses débuts de photographe professionnel, comme attiré par ces communautés de chiffonniers vivant en marge, un monde haut en couleur et riche de toute une mythologie développée dans les récits, les dessins et les caricatures. Qu’est-ce qui l’attire dans ces ruelles ? On n’en sait rien. Et la rengaine mille fois déclinée d’un Atget, le solitaire photographiant ce qui est en voie de disparition, peine à donner de la consistance à ses choix photographiques. Il faudrait éviter de confondre son slogan commercial « je possède tout le vieux Paris » avec la démarche profonde d’un homme très engagé dans son temps, curieux des mouvements sociaux et des aléas de la grande ville. Il revient dans la cité Doré en 1912 et au mois de mars 1913. À l’époque, il saisit les derniers chiffonniers à occuper les lieux. Charrettes à bras, sacs de jute rebondis, paniers d’osier empilés, les instruments des chiffonniers de Baudelaire sont encore très présents sur les images. Mais lors de cette dernière campagne, en 1925 et 1926, les lieux sont vides et la remarque de Walter Benjamin s’accorde bien à ce paysage déserté :  » Sur ces photos, la ville a été vidée comme un appartement qui n’a pas encore trouvé de locataire » (Walter Benjamin, Petite Histoire de la Photographie, 1931). Mais les locataires ne reviendront plus. Ils sont partis dans la zone, au-delà des fortifications, et plus loin encore. Atget en profite pour nous détailler les structures, les ruelles et les cours pavées, les bâtiments vieillis, sales, perforés, la grande cheminée au fond dont on ne sait si elle fumera encore. Ce ne sont plus des documents pour les artistes, sa spécialité du début de siècle, mais des images pour nous, pour retrouver le temps.