Eugène Atget a pris cette photographie en 1910, peut-être au printemps. On est sur le boulevard Masséna dans le 13e arrondissement, côté pair, donc dans Paris intra-muros. De l’autre côté, il y a le mur des fortifications. Il a pris ou prendra, c’est difficile à préciser, le contrechamp de cette image avant d’entrer dans le campement des chiffonniers qui occupent les lieux. Présentement, il a posé son trépied en direction de l’escalier qui permet d’aller du boulevard au campement fait de vieilles roulottes et de cabanes. Quatre hommes sont à la balustrade. Ils surveillent un feu de rebuts de leurs tournées. Et passent le temps.
Ils portent encore de lourdes vestes et plusieurs épaisseurs de vêtements. Ne seraient les feuilles dans les arbres, on se croirait en hiver. Mais non, il faut plutôt penser à une froide journée de la fin du mois d’avril. Casquettes, pipes, attitudes, Atget capte des figures du populaire parisien, même si, à cet endroit, on est sur les marges de la ville. Mais ces hommes et leurs familles ont été poussées des quartiers qu’ils occupaient précédemment, avant 1900, la place Maubert, la rue Mouffetard, hauts lieux de la chiffonnerie ; les cités autour de l’avenue des Gobelins se vident aussi, la ville et les propriétaires des terrains cherchent depuis longtemps à reconstruire le quartier. Alors ils sont là, dans les espaces encore inconstruits des boulevards des maréchaux mais toujours dans la ville et pas dans la zone. Ces chiffonniers ne sont pas formellement des zoniers, même si beaucoup des leurs ont gagné les terrains libres, au-delà des fortifications.
Deux de ces hommes observent le photographe qui ne se presse pas d’avancer. Un autre regarde vers la voiture qui vient sans doute d’arriver à leur hauteur. Un quatrième se cache derrière le précédent mais passe un œil pour ne pas perdre de vue l’intrus. Pourquoi se cache-t-il ? On peut tout imaginer. Eux savent que celui qu’ils observent et va les photographier, a le regard des autres, de celui qui ne vit pas comme eux, avec des images et des rumeurs dans la tête et des intentions qu’ils ignorent.
Qu’y a-t-il en effet dans la tête d’Eugène Atget quand, peut-être pour la première fois, il aborde le terrain des chiffonniers, lui qui ne les a connus et photographiés que dans la rue, comme celui-là, tirant sa carriole, un matin dans l’avenue des Gobelins ? Et c’était une dizaine d’années auparavant. Un jour, Atget a décidé d’aller les photographier chez eux, au milieu de leur fourbi, et ça a tout changé pour lui. Car il a son idée.
