Mathieu Bauwens habite tout près d’une frontière, une frontière à l’intérieur de son pays, la Belgique. Du fond de son jardin, comme il l’explique dans les premières pages de son livre, il peut apercevoir cette frontière, elle est à une cinquantaine de mètres ; il la franchit chaque jour sans y penser. Les « navetteurs » aussi, ces salariés qui la traversent pour venir travailler en ville et repartent le soir, chez eux, de l’autre côté. C’est une frontière sans postes, sans douaniers. Pour l’instant. Parce que l’idée même de cette frontière symbolique permet d’envisager la vraie séparation, avec en mémoire les tensions communautaires de l’après-guerre et les crises politiques qui ont paralysé le gouvernement en 2010-2011, et peut-être, plus grave encore, cette frontière en rappelle d’autres en Europe, celle qui sépare l’Irlande du Nord de l’Eire, celle qui divise Chypre.

C’est sans doute la raison pour laquelle Mathieu Bauwens décide en 2013 – il précise, « après la naissance de sa fille en mars de cette année » – d’explorer cette ligne, cette « fine ligne de démarcation », cette frontière linguistique fixée en 1962, puisque c’est de cela dont il s’agit, entre les pays de langue française, ceux de langue flamande et ceux de langue allemande, même si cette réduction de la Belgique en différents parlers est finalement trop simple au regard de la géographie linguistique belge réelle et des pratiques sociales. C’est certainement sur ce registre que le travail de Mathieu Bauwens est précieux. Son livre se divise en deux parties : dans un premier temps il nous confronte à la réalité délicate de la frontière et dans un second temps à des pratiques sociales et linguistiques dont on peut imaginer qu’elles le rassurent, qu’elles soignent ses angoisses, ainsi qu’il l’avoue.

Les photographies qu’il nous présente ont été prises à la chambre. Tout le livre est en noir et blanc. Mathieu Bauwens a suivi en voiture, à l’aide de cartes précises les limites entre les communes qui sont répertoriées dans l’une ou l’autre identité linguistique. Avec ce travail sur la ligne, on pense aux marches de Thierry Girard, au milieu des années quatre-vingts, le long de la frontière Nord de la France, ou La Ligne de partage en 1987, à ses cheminements le long de la Charente, du Rhin ou du Danube dans les années qui suivent, ou encore à son parcours en voiture D’une mer l’autre au début des années 2000. Le travail de Mathieu Bauwens se rattache aussi aux déambulations récentes d’Alexandre Guikinger (La Ligne, 2016) et à tous ces photographes dont Danièle Méaux décrit l’apport dans leurs approches renouvelées des territoires (Géo-Photographies, 2015).

Que nous montrent ces photographies ? Quelle est la matérialité de cette frontière linguistique ? On serait tenté de dire que c’est une réalité de faible intensité : un chemin entre un bosquet et une zone de champs cultivés ; du moins pourrait-on que c’est de cela qu’il s’agit sur la photographie, ce chemin qui marque la frontière, étroit, sans doute peu utilisé, comme un sentier des douaniers de la côte bretonne entre mer et campagne, encore que ce dernier soit de grande randonnée et qu’à ce titre, il est particulièrement fréquenté. Un pont dont il faut se dire que la rivière identifie le zonage. Un gros plan sur une intersection, par ici les pavés, par là le chemin de terre, mais partout des traces de pneus, des usages qu’on pourrait suivre à la trace si c’était cela l’important. Matériellement, il existe toujours une forme de ligne, un ensemble de lignes, la route, le chemin, la lisière, le fil électrique, le ruban de bitume. Il existe quelque chose, une installation modeste qui note la rupture. Oh, elle n’est guère visible et ces marques ne s’individualisent pas de toutes celles qui s’inscrivent sur le territoire. Mais le navetteur, le promeneur, l’habitant des communes concernées, limitrophes, savent qu’il s’agit d’une marque frontalière. Comme le note Mathieu Bauwens, la traverse de ces lieux laisse une impression de calme, presque de vide, mais « si cette ligne frontière est ainsi laissée à l’abandon, si personne ne s’en préoccupe, ne l’utilise pour ce qu’elle est – marquage physique avec des murs, des barbelés, des postes de garde et contrôle d’identité – n’est-ce pas parce que cette frontière physique n’est plus utile parce que déjà existante dans nos esprits et notre quotidien ? »

En cheminant le long de cette frontière linguistique, Mathieu Bauwens a été sensible à des pratiques sociales et linguistiques propres à ces espaces partagés. Ses beaux portraits – une douzaine – ne visent pas à remplacer une étude sociologique exhaustive, ils sont l’expression d’un mouvement silencieux mais tenace qui cherche des moyens pour continuer à vivre en paix dans ce pays. Souvent, dans ces couples plurilingues, l’un des deux n’a pas fait beaucoup d’efforts pour intégrer la langue de l’autre et les échanges se font alors dans une langue dominante. Mais tous insistent sur l’immense chance que constitue leur famille bilingue pour leurs enfants.

Dans cette famille, dans une même conversation, les enfants s’adressent à maman en français et en néerlandais à papa. Au-delà de l’anecdote de Simon (8 ans) qui confie se faire des copains dans les deux communautés, les études sur le plurilinguisme ont montré l’intérêt des enfants pour les langues qu’ils parlent, mais aussi pour celles que parlent leurs camarades. Elles insistent sur le développement personnel des enfants, vers plus d’ouverture, mais aussi de meilleures capacités de réflexion pour interroger le fonctionnement des langues et plus généralement sur l’amélioration du rapport aux apprentissages et à l’école. Il peut donc paraître évident, et réjouissant, que ces pratiques socio-linguistiques contribuent à ancrer la légitimité des différents langages de la Belgique et la vie commune dans une société plurilingue. Et donc, c’est bien cela l’essentiel, à combattre les frontières mentales, les imaginaires communautaires. Si le livre de Mathieu Bauwens existe, c’est qu’il se trouve des forces pour engager ces combats. La dimension performative de ces photographies, ces lieux tranquilles, ces visages radieux, nous rassurent aussi sur l’avenir de la Belgique en Europe.
Le site de Mathieu Bauwens : http://www.mathieubauwens.net/fr/accueil.html
