J’avais déjà dit tout le bien que je pensais de la série L’Esprit des lieux qu’il est toujours possible de voir en ligne sur le site d’Antoine Cardi mais un livre, objet et réalisation collective, tous les auteurs le savent, apporte davantage, même à l’heure du numérique qui permet de zoomer et de l’hypertexte qui relie les paroles dispersées. Ce n’est pas pour rien que la sortie d’un livre constitue toujours un plaisir et une fierté pour les auteurs et les éditeurs, au-delà des difficultés rencontrées pour le produire. Le livre est un accomplissement et il vise la durée. Celui d’Antoine Cardi, édité par Dominique Gaessler aux éditions Trans Photographic Press, c’est d’abord cela : un bel objet, avec une couverture qui accroche bien le regard et interroge, une variété de beaux papiers et de présentation des textes, un corpus de trente photographies des lieux d’un drame, un choix d’auteurs de qualité et des écrits d’une grande intelligence : une préface éclairante de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, Temps de pause, un texte historique sur la violence contre les civils d’Annette Becker, professeure à l’université Paris-Nanterre, Normandie, 1944-2017 et un essai d’Antoine Cardi, Écrire l’histoire par la photographie .
1944, Paysages / Dommages raconte une histoire oubliée, négligée, écartée même, tellement elle a pu paraître dérangeante : la souffrance des populations civiles au moment de la Bataille de Normandie, dans les semaines et les mois qui suivent le débarquement du 6 juin 1944. Chacun connait, a vu les images de cette bataille, les grands films qui l’ont célébrée, aperçu aussi les commémorations imposantes avec la présence des chefs d’État, notamment en 2014, pour le soixante-dixième anniversaire de l’événement. Mais derrière cette fascination pour l’histoire militaire, derrière l’objectif réussi de la libération de la France et de l’Europe du joug nazi, s’est longtemps cachée une réalité terrible qui ne collait pas au grand récit de la Libération, celui de l’héroïsme et du dévouement de nos libérateurs alliés auxquels nous devons – et c’est toujours le cas en dépit du paradoxe – une reconnaissance éternelle. Antoine Cardi a choisi de raconter en image, à partir de la réalité des paysages d’aujourd’hui, cet aspect refoulé de la guerre. Il nous dit en quelques mots, avec une formule d’une ligne, factuelle, laconique et terriblement efficace, ce qui s’est déroulé dans ces lieux qui nous apparaissent paisibles, ordinaires, des lieux « communs » selon sa formule qui exprime à la fois leur banalité mais aussi ce qu’ils lèguent à la mémoire collective. Ces lieux sont ceux d’un « mal commun » qu’il nous faut gérer dans la durée.

Mettre en lumière, nous explique Antoine Cardi, par le biais de la photographie documentaire, ces lieux dont on ne sait plus qu’ils ont été le théâtre de la guerre au quotidien, le cadre de survie des civils. Voilà de quoi nous parle ce livre : des milliers d’hommes, femmes et enfants « précipités au cœur des violences », écrit l’historienne Annette Becker, comme cela est la règle depuis la Première Guerre mondiale, mais avec la rage meurtrière, acharnée de la Gestapo, des SS ou des simples soldats de la Wehrmacht, et leurs exactions au moment du reflux, leurs tueries de représailles, mais avec aussi la puissance décuplée de l’aviation alliée qui bombarde aveuglément, dégage le terrain, opérationnalise le passage des troupes au sol, liquide toute possibilité pour l’ennemi de se protéger ou de s’accrocher dans une place, une ville, un village, un carrefour et qui détruit systématiquement, écrasant sous les bombes et les ruines fumantes les populations civiles surprises ou qui n’avaient pu fuir.

Antoine Cardi connait cette histoire, la bibliographie sérieuse qu’il a utilisée en témoigne. Il a recherché, cartographié, exploré avec soin ces espaces perdus de la Libération. Des plus connus, comme les villes de Normandie, atteintes dans leur chair et leur patrimoine, des espaces anonymes aussi, entrées de propriété, marges de la ville, bas-côtés, fonds de bois, lieux du meurtre hasardeux ou de la tuerie qu’il faut cacher dans ce grand moment de bascule. Mais tout cela, les corps, les décombres, les ruines, les pleurs, les cris, la terreur, on ne les voit pas. Tout cela et encore, ajoute Annette Becker, les vibrations des moteurs, les odeurs de putréfaction, celles d’essence, de corps brûlés, les hurlements, on ne peut plus les voir, les entendre, les sentir. Alors Antoine Cardi montre cette absence qui est aussi, nous dit Patrick Boucheron, la tâche des historiens et singulièrement des historiens utilisant la photographie :
« Peut-être est-ce cela qui retient le regard de manière si mystérieusement entêtante dans les photographies d’Antoine Cardi. Lumière froide et nette, vide d’hommes, plain-pied, murs coupants : nous sommes face au aplats de l’histoire, en demeure de voir passer le temps. Un temps oublieux et cruel, si peu monumental, triste beau et blême. » (Patrick Boucheron, Temps de pause).
Dire les vides autant que les pleins, évoquer les absents autant que les présents, les anonymes plus que les célèbres, la photographie peut le réaliser, avec une économie de gestes, de mots et un refus du pathos.

Sur cette marge qui a certainement changé depuis cette journée de juillet 1944, près de Saint-Sauveur-le-Vicomte, sur ce qui nous apparaît comme une aire indistincte, peut-être un fond de parking, sur la route de la Libération, Antoine Cardi photographie le lieu d’une des multiples exactions criminelles de l’armée américaine. Rien ne témoigne de la tragédie qui s’est nouée ici, très vite, en marge de l’avancée des troupes mais la légende est formelle : « le 26 juillet, une jeune femme est violée et tuée par des soldats américains ». On affirme souvent avec justesse que les paysages sont oublieux et indifférents à la souffrance des hommes.

Mais voyez cette photographie de Saint-Lô et sa légende. La ville est détruite à 90% par les bombardements alliés. Elle est reconstruite et l’allée André Hilt, l’architecte en chef de la Reconstruction jusqu’à sa mort en 1946, témoigne de l’importance de ce moment de résurrection. Les Américains financent la construction d’un hôpital ; Fernand Léger crée un monument à l’amitié franco-américaine. Tout est déjà effacé, il suffit d’oublier. Mais la photographie fait resurgir le drame. Le coin de l’immeuble peut cacher la partie refaite de l’église Notre-Dame, la tour du XVème siècle ne fait qu’accentuer les effets du bombardement : la disparition du quartier historique de la ville. La photographie fait rejaillir l’événement, elle accentue sa fluidité, elle a la capacité à nous le raconter encore, à en actualiser le sens, à nous interroger à nouveaux frais.

Ce travail constitue, selon moi, un apport important à la recherche des formes de transmission du passé entreprise par certains photographes depuis un moment. Il se situe dans la continuité de livres dont j’ai assuré la chronique ici, dont celui qui me semble fondateur par le rapport complexe du texte et de l’image qu’il propose, Thierry Girard, Paysages insoumis (Loco, 2012), et ceux d’Alexandre Guirkinger et Tristan Garcia, La ligne (RVB Books, 2016), d’Arno Gisinger et Nathalie Raoux, Konstellation (TPP, 2009) et (à paraître) de Bruno Élisabeth, La route de la Voie de la Liberté.
Mais dans un texte ample et bien documenté, Écrire l’histoire par la photographie, Antoine Cardi fait aussi œuvre de théoricien, et c’est une autre facette du livre et l’indice de son importance dans l’ensemble de la production photographique qui fait fond de l’histoire, de ses sujets graves ou légers. Il y revisite la place du médium dans la construction historique, ou plutôt historiographique, c’est-à-dire dans la manière de produire de la connaissance sur le passé. Longtemps confinée aux sources écrites, aux images de l’art, aux archives photographiques, l’écriture de l’histoire, et c’est tout le sens de son raisonnement, a intérêt à s’attacher aussi à la possibilité de la photographie documentaire contemporaine à « rendre compte du passé », par la compétence de l’auteur à poser des questions d’histoire, c’est-à-dire à s’insérer dans des problématiques de la communauté des historiens. Cet art de maîtriser le temps est propre aux deux disciplines, et Antoine Cardi entend le démontrer en se référant aux épistémologues de l’histoire, comme le philosophe Paul Ricœur, et aux explications d’Arnaud Claass ou bien aux fulgurances de Jean-Christophe Bailly comme cette idée que l’image capte « le caractère fugitif de tout événement ». Il serait vain de vouloir retracer ici l’ensemble du propos de ce photographe, auteur, historien de formation, sensible à ce croisement des deux formes de connaissances, une idée qui anime aussi ce blog depuis des années. Retenons seulement cette idée que cette chronique a cherché à exemplifier : « Dans le décalage résultant de la coexistence anachronique entre l’image et sa légende naît, chez le regardeur, un imaginaire producteur de sens, un récit fictionnel qui s’apparente alors à une opération de connaissance » (p. 85). Autant que le récit qui peut surgir, c’est le gap entre image et texte réduit à sa plus simple expression factuelle qui possède la capacité de faire surgir des interrogations, d’enclencher des hypothèses qui peuvent nourrir un autre regard sur les faits que met en scène le paysage photographié. Et avec Antoine Cardi, nous concluons : « Dans la constitution de ce regard, distancié, réflexif et sensible, la photographie documentaire a toute sa place ». Gageons alors que ce livre, par la démonstration qu’il opère et les clés théoriques qu’il propose, va devenir une référence obligée des auteurs soucieux de travailler dans le champ de la photographie contemporaine, à son intersection avec l’histoire.
Site d’Antoine Cardi : antoinecardi.com
Pour feuilleter le livre sur le site des éditions Trans Photographic Press : https://www.transphotographic.com/
