Comment faut-il comprendre cette volonté de toujours représenter ce morceau de la montagne d’Aix, alors que, depuis plus de cinquante ans, les photographes ont davantage pris pour sujet le paysage urbain, ses marges ou bien encore, s’agissant du monde rural, dans la lignée des observatoires du paysage, des lieux communs, des points de vue ordinaires, voire des objets « infra-ordinaires », tandis que certains photographes envisageaient le paysage d’une manière subjective, personnelle, se mettant en scène ou racontant à son propos des histoires singulières ? Depuis Cézanne, mais en fait, il faut remonter encore le temps de l’histoire de l’art, aux graveurs du XVIIIème siècle et surtout aux maîtres du XIXème, à Prosper Grésy, à Barthélémy Niollon et surtout à François-Marius Granet pour admirer la Sainte-Victoire, représentée pour elle-même, pour qu’elle acquiert la dignité de sujet. Et puis Cézanne, bien sûr ; avec lui la Sainte-Victoire dépasse la notion de sujet pour devenir son motif, « un objet plastique, l’occasion de spéculations poïétiques et d’une réflexion en acte sur le faire pictural », comme le note Jean Arrouye. Mais ce travail, qui bouscule les conventions et reconsidère l’art de peindre, transforme définitivement le regard sur la montagne. La Sainte-Victoire devient un lieu de dévotion. Le tourisme s’empare du chemin de Cézanne, des points de vue de Cézanne, de la montagne de Cézanne. Des cartes postales, des dizaines de milliers de photographies sur Instagram célèbrent la petite montagne. Alors, toujours Jean Arrouye : « peut-on après Cézanne regarder encore la montagne Sainte-Victoire d’un œil non prévenu et se contenter simplement d’en donner une interprétation personnelle ? ».

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Automne. En surplomb de la rd17, après le Bouquet ©Jean-Christophe Ballot

Sans doute, se confronter encore aujourd’hui à la Sainte-Victoire, c’est se situer certes dans les pas de Cézanne, mais ceux de l’artiste moderne, dans la recherche d’une expérience singulière, pour y être, en être, s’adjoindre à la liste ouverte de ceux qui ont regardé la montagne avec un esprit novateur. De là donc la volonté d’inscrire son travail dans une série, de rompre avec l’image isolée, de considérer le rocher comme le support d’un projet personnel conscient de l’épaisseur d’une histoire, de cette couche d’images qui viennent de loin, de la nécessité de s’en départir tout en maintenant le fil qui fait communauté. Les photographes présentés ici ont, chacun à leur tour, tenté de répondre au défi d’un sujet épuisé, dans la construction d’un rapport à la montagne différent de leurs prédécesseurs, hésitant entre la vision lointaine, le parcours de crêtes ou la quête minutieuse d’indices, dans un rapprochement qui pourrait signifier la volonté de plus rien y voir. Ils auraient pu être plus nombreux ; plutôt qu’un souci d’exhaustivité qui conviendrait à une exposition rétrospective, il s’agit davantage d’un aperçu signifiant des recherches générées par l’attraction de la Sainte-Victoire. Et, disons-le aussi, des travaux que j’ai beaucoup aimés.

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Extrait de Nunc Stans ©Andrea Graziosi

Les premiers projets présentés sont des travaux de marcheurs, non pas que les photographes suivantes bouderaient la randonnée (certain.e.s pourraient y lire une attitude genrée), mais parce qu’ils associent leurs images au parcours, à l’arpentage, à la grimpe, à la présence au sommet. Comme l’écrit Danièle Méaux, à propos de Thierry Girard, mais cela vaut sans doute aussi pour d’autres, « les images transcrivent le fait que le cheminement pédestre instaure une expérience privilégiée du paysage ». C’est de cette expérience et du sens de sa transcription photographique dont il est question ici.

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Printemps. Lac de Bimont depuis le barrage ©JC Ballot

En juin 2004, la Sainte-Victoire a reçu le label Grand Site de France. « Vaste navire de pierre claire et grise couvert de forêts de chênes, de résineux et de garrigue, (elle) présente une face sud aux lignes élancées, orgueilleuses, qui imprime au pays aixois sa force minérale ». La montagne est décrite mais il faut davantage : aires, chartes, pactes, pancartes et dépliants protègent et imposent un mode d’aller dans la montagne. Son institutionnalisation intègre le paysage et ses composantes, la flore, la faune, le petit patrimoine bâti, les sentiers. Il faut sans doute magnifier tout cela. En 2010, le Grand Site Sainte-Victoire a demandé des images à Jean-Christophe Ballot. Si le résultat est un superbe livre de 46 photographies – à l’image des 36 vues du Mont Fuji par Hokusai, qui en avait réalisé en fait 46 – rythmé d’extraits de La leçon de la Sainte-Victoire de Peter Handke (Gallimard, collection Arcades, 1985), il est aussi possible d’envisager la commande comme la volonté de combler un besoin de délimitation symbolique de l’espace du Grand Site. La Sainte-Victoire, surtout après le grand incendie de 1989, doit être protégée mais aussi gérée et les photographies de Ballot, qui en proposent un vaste parcours, exposent ses limites pour une mise en image d’un espace devenu administratif. C’est un travail que le photographe mène à bien en tournant autour de la montagne, en l’observant depuis les routes qui l’enserrent, mettant en valeur sa silhouette, son ampleur, sa beauté, ses couleurs aux quatre saisons.

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Vingt ans avant Jean-Christophe Ballot, Thierry Girard avait aussi gravi la montagne, comme ce jour d’octobre 1990, dans cette brume qui enserrait le sommet. Il y venait guidé par La leçon de Peter Handke, attentif « à donner corps à un imaginaire, à l’investir de la part de réel que comporte toute photographie » (Peter Handke, Marval, collection Lieux de l’écrit, 1991), partageant avec l’auteur « un sentiment de jouissance des micro-événements et des micro-sensations » (Dans l’épaisseur du paysage, Éditions Loco, 2017, p.77) qu’il espérait découvrir dans une approche fragmentaire de la montagne.

 

 

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Comme l’écrit Handke, décrivant une de ses expériences, « le côté fragmentaire paraissait ici avantageux parce qu’il n’était pas le résultat d’un effort tendant vers l’unité et qui échouerait peut-être à cause de cela » (La Leçon, p. 85-86), alors qu’évidemment, « l’idéal depuis toujours, c’est la douce insistance et la succession apaisante d’un récit » (p. 85). Dans les images de Girard, c’est donc moins la montagne qui compte que les détails, ces roches « à nu comme les os d’un squelette » (Dans l’épaisseur, p. 78), ces éléments qui justifient et composent la photographie pour penser le paysage au-delà de ce qu’il veut bien nous montrer. Le détail se situe dans un intervalle de jeu entre le réel et l’imaginaire, comme dans les dispositifs d’estrangement développés par Siegfried Kracauer, il oblige à fixer le regard, à s’interroger et entretenir avec son référent, la Sainte-Victoire, un commerce du même ordre que celui de la littérature, une mise à distance mélancolique qui rompt radicalement avec la perspective cézanienne. Comme le photographe l’a déclaré récemment : « Nous sommes tiraillés entre une quête de beauté et de perfection, et le désir de rendre compte d’une réalité qui s’avère le plus souvent déceptive. Néanmoins, cette déception du monde renferme des formes de plaisir, de jouissance » (La Fabrique photographique du paysage, p. 216). Un plaisir que l’on retrouve dans la lecture de ces signes, plus exactement, entre les signes de l’image, dans cet intervalle où le récit peut se déployer et donner sens à la recherche de Handke.

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©Andrea Graziosi

Avec Nunc Stans (André Frère éditions, 2015), Andrea Graziosi entend se démarquer de toute la tradition de représentation de la Sainte-Victoire, par ce qu’il nomme « un road-trip photographique où les ambiances sont des rêves éveillés », cherchant à répondre à la question : que reste-t-il d’invisible lorsqu’on a tout vu, tout vu de la montagne, ses crêtes, ses à-pics, ses piémonts, toutes ces formes traquées depuis des lustres, peintes et photographiées ? C’est donc d’abord par un engagement du corps, jusqu’à la prise de risque, qu’il entend trouver une réponse, en circulant des nuits entières, difficilement, sur des chemins non balisés, se perdant parfois pour se laisser surprendre. Dans ces marches, il a conçu une photographie attentive à la déformation des formes ordinaires, forçant notre regard jusqu’au trouble. Et puis, il y a ce qu’on ne voit guère en dehors de ces moments d’égarement, les animaux qu’il rencontre, morts ou vivants, sauvages ou domestiques, sanglier ou chien errant, ou encore cette troupe de baudets dont il capte l’attention et l’image en même temps qu’il les observe. Les photographies de Graziosi sur la Sainte-Victoire sont du registre de l’inattendu.

 

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La Sainte-Victoire, 1995 ©Bernard Plossu

Cette photographie très cézannienne (le versant présenté, les arbres en encadrement, comme dans certaines vues des Lauves) est extraite du livre catalogue La montagne blanche, randonnées sur la Sainte-Victoire (Images en manœuvres éditions – Musée Granet, 2012) une parmi les 107, qui constitue à cette date le fonds Plossu du musée, réalisées entre 1995 et 2010, au cours de marches dans le massif ou de progressions à ses alentours. Petits formats, grises comme le photographe aime à les décrire, les images de cette Sainte-Victoire tranchent avec les projets présentés ici par leur nombre d’abord qui les constitue comme un inventaire des points de vue possibles de la montagne et une suite de sensations fixées dans un journal de marche. Bernard Plossu dit bien ce côté systématique de la représentation en distinguant les séries autour de la nature de la Sainte-Victoire et celle qu’il ajoute ensuite, en 2010, avec des points de vue depuis l’autoroute, le McDonald’s, le parking ou le pylône électrique ajoutés comme des calques de modernité, magnifiant la pureté et la dimension intouchée de la montagne. Mais ce qui est intéressant, c’est l’esprit dans lequel le photographe conçoit son sujet, la Sainte-Victoire, un joyau intemporel avec tout autour la vie moderne, dans une vision qui reflète une césure radicale entre le massif et son contexte alors que la montagne, notamment par l’intermédiaire de la gestion du Grand site, est totalement intégrée à l’économie touristique et culturelle de la région et même au-delà. La photographie de Plossu semble vouloir perpétuer une représentation iconique de la Sainte-Victoire, cherchant sa place dans l’histoire de cette représentation, telle que le musée Granet l’organise magnifiquement.

© Eric Bourret - Le temps de la marche - Sainte Victoire - Pic des Mouches 23 dec 2011
Pic des Mouches, 23 décembre 2011 ©Éric Bourret

Pic des Mouches, 23 décembre 2011. Le titre est précis, datation et localisation sembleraient nous entraîner dans une représentation documentaire de la montagne mais il n’en est rien. L’image fait partie d’un corpus de 18 photographies de la Sainte-Victoire dans un ensemble plus vaste publié sous le titre Sainte-Victoire, Sainte-Baume, Alpilles, le temps de la marche, hivers 2010-2013 (Fage éditions, 2013). Comme le note justement Pierre Parlant en introduction, « À l’azur souverain d’un midi convenu, estival et radieux, Éric Bourret substitue un ciel autre, autrement délavé, dégagé ou voilé, pâle le plus souvent, sur quoi se découpent la masse incliné d’un plateau, une fronce rocheuse ou le profil d’une cime ». Le photographe marche l’hiver, dans la brume ou la neige, et nous montre les crêtes qu’il arpente, pas une vue d’ensemble, de loin du massif, mais là où il se trouve, engageant lui aussi son corps dans l’effort et le plaisir de partager des images, reflets de ses sensations. Mais, dans cette réflexion sur la photographie après Cézanne, force est de constater que la Sainte-Victoire d’Éric Bourret ne répond plus au stéréotype de la montagne lumineuse, du calcaire blanc et du soleil de midi. Dans le livre, ces crêtes hivernales, souvent blanchies par la neige, anonymes dans une suite de marches à travers les trois massifs des Bouches-du-Rhône, se ressemblent jusqu’à refonder complètement le sujet cézannien. Sous un ciel gris, parfois faiblement bleuté, les photographies de la Sainte-Victoire n’obéissent plus à d’autres référents que celui de l’expérience vécue, des pieds qui s’accrochent au sol entre deux cailloux, des yeux qui se soulèvent un peu pour fixer l’horizon ou seulement la pente qui fait face.

Dans les travaux suivants, ce n’est plus le sommet qui intéresse les photographes, mais une distance repensée à la montagne, un piémont plus enjoué, un lointain familier.

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Montagne Sainte-Victoire, 31 avril 1993©Brigitte Bauer

Ce sont encore d’autres sensations que Brigitte Bauer met en avant avec ses photographies prises des piémonts du massif, davantage attentives à ce qui s’y déroule, le travail de la vigne, le chemin de randonnée qui s’élève, les bois de pins reconstitués depuis le grand incendie, riches en couleurs, aux dégradés qui s’estompent en regardant vers les sommets.

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Montagne Sainte-Victoire, 31 avril 1993 ©Brigitte Bauer

Le sommet se dérobe, reste inaccessible, écrit Brigitte Bauer. C’est une réalité ressentie le long des chemins qui semblent toujours éloigner de l’objectif, tenir à distance, masquer la visibilité. La Sainte-Victoire ne se laisse pas reconnaître, pourrait-on dire, et cette notation fait ressortir tout ce que la photographie peut faire surgir d’intranquillité dans l’esprit de l’artiste. Du coup, c’est une inversion des valeurs qui nous est proposée : le véritable sujet est autour de la montagne, dans des variations incessantes de formes et de teintes, au point de forcer la photographe à reprendre son apprentissage du paysage, de « décliner à l’infini les indispensables questions de l’image : forme, couleur, lumière, construction ». Cette distance est évidemment une autre manière de penser notre rapport au motif cézannien, d’en modifier radicalement notre perception.

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Sainte-Victoire ©Brigitte Palaggi

Cette vue de la Sainte-Victoire, par-delà l’étang de Berre, est extraite de Signe d’horizon, un corpus de 31 photographies paru dans la revue Autres et Pareils. Sur la route de Marseille, près de l’embranchement vers La Mède, la Sainte-Victoire est intégrée dans l’espace du quotidien. Objet familier, aimé aussi, certainement, assez proche encore pour pouvoir être montrée, nommée, elle est, dans cette zone péri-urbaine, à la limite de l’écoumène marseillais. La montagne-icône est rejetée à l’horizon, une simple proéminence dans le paysage, à peine un décor pour les usagers de la route, au-delà de Marignane et Vitrolles, encadrée, presque accessoirisée par les signes ordinaires de l’espace de circulation, voitures, rambardes, panneaux routiers, poteaux indicateurs ou électriques. Sur les photographies de Brigitte Palaggi, la domination du bleu, un bleu souvent profond, estompe encore le motif, reconstruisant complètement notre manière de voir : le massif mythique au loin perd de son aura, et c’est le décor proche, les objets du quotidien, les couleurs vives qui le rendent paysageable, qui font le paysage.

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Sainte-Victoire ©Brigitte Palaggi

Il reste qu’on aperçoit dans toutes ces photographies la fascination que la montagne Sainte-Victoire exerce toujours sur les artistes, leur souci de se situer sur le terrain du maître de la couleur, de s’y mesurer peut-être, de prendre rang, mais surtout d’exprimer une expérience singulière, entre investigation du territoire et interrogation permanente sur les capacités du médium.

Je remercie les photographes pour leurs visuels et particulièrement Brigitte Bauer, Éric Bourret, Thierry Girard et Brigitte Palaggi. L’image à la Une est une photographie d’Éric Bourret, Sainte-Victoire, col de Saint-Ser, 3 janvier 2012.

Références :

Jean-Christophe Ballot, Les trente-six vues de la Sainte-Victoire, Gallimard, 2010.

Thierry Girard, Peter Handke, Marval, collection Lieux de l’écrit, 1991.

Bernard Plossu, La montagne blanche, Images en manœuvres éditions, Musée Granet – Communauté du pays d’Aix, 2012.

Andrea Graziosi, Nunc stans, André Frère éditions, 2015.

Éric Bourret, Sainte-Victoire, Sainte-Baume, Alpilles, le temps de la marche, Fage éditions, 2013.

Brigitte Bauer, Montagne Sainte-Victoire, photographies de Fabienne Barre, Brigitte Bauer, Beatrix von Conta, Images en manœuvre éditions, 1999.

Brigitte Palaggi, Signe d’horizon, in « La Sainte-Victoire de loin en proche », Autres et Pareils n°35-36, 2012. Dans le même numéro, on trouve aussi un corpus de peintures de Patrick Sainton et autre série d’Éric Bourret, La montagne de cristal.

© Eric Bourret - La montagne de cristal - Sainte Victoire 2014
La montagne de cristal © Éric Bourret

Monique Sicard, Aurèle Crasson, Gabrièle Andries, La Fabrique photographique des paysages, Hermann, 2017.

Thierry Girard, Yannick Le Marec, Dans l’épaisseur du paysage, Éditions Loco, 2017.

Danièle Méaux, Géo-Photographies, Filigranes Éditions, 2015.

Jacques Maigne, Kenneth White, Voir grand. Panorama des grands sites, Actes sud, 2007.