Les quatre photographies de Michel Houellebecq, présentées dans le cadre de l’exposition Paysages français, une aventure photographique (1984-2017) à la Bibliothèque Nationale de France, m’intriguaient. Bien sûr, je savais que l’écrivain était un adepte de la photographie, ces quatre images, parmi bien d’autres, avaient d’ailleurs été montrées en 2012, puis en 2014 dans l’exposition Before landing. J’avais aussi visité Rester vivant en 2016 au Palais de Tokyo dont la présentation nous avertissait que l’écrivain y brouillait les cartes entre littérature et photographie, réel et fiction. Ces quatre images acquises par la BNF devaient donc nous raconter une histoire.

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Qu’y a-t-il à comprendre à partir de cette photographie d’une prairie de mauvaises terres, ces joncs au premier plan, une rivière derrière la rangée d’arbres, et un troupeau d’une trentaine de vaches, peut-être des Parthenaises, bien trop nombreuses sur cet espace pour signifier un élevage traditionnel extensif ? Et puis France #005, une photographie en noir et blanc, un champ difficile à identifier dans une atmosphère chargée d’humidité, des nuages lourds s’écrasant sur un horizon bouché, un paysage rural dans lequel on croit distinguer une suite de petites collines assez boisées. Et que dire de cette dernière, France #003, en couleur, qui présente une partie d’un étang dans le creux d’un relief que l’on devine pas si élevé que ça, le miroir de l’eau reflétant d’une part la densité de la végétation et d’autre part, un ciel grisâtre laissant paraître quelques touches de bleu ? Bien sûr, il y a ce quatrième cadre, un fragment de texte.

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Peut-on considérer que ce texte nous fournit des indices pour lire la série, ou du moins ces quatre images qui forment désormais une série puisque nous savons qu’elles ont été extraites d’un corpus plus large qui ne comprenait pas seulement des scènes rurales mais aussi des photographies d’éclats de villes ou d’espaces suburbains, d’équipements de transports, voies ferrées, hubs, souvent aperçus de haut ? Ces points de vue surplombant dans la photographie de Michel Houellebecq ont souvent été résumés, dans les recensions de ses expositions, comme une approche distanciée de la France, une perspective proche de celle de son personnage, Jed Martin dans La carte et le territoire, un artiste, photographe et peintre, qui découvre un jour, par hasard, la beauté d’une carte routière Michelin : « C’est là, en dépliant sa carte, à deux pas des sandwiches pain de mie sous cellophane, qu’il connut sa seconde grande révélation esthétique. Cette carte était sublime ; bouleversé, il se mit à trembler devant le présentoir. Jamais il n’avait contemplé d’objet aussi magnifique, aussi riche d’émotion que cette carte Michelin au 1/150 000 de la Creuse, Haute-Vienne » (La carte et le territoire, page 51-52, Éditions J’ai lu, 2012).

Jed décide de photographier des cartes Michelin, avec une chambre équipée d’un dos Betterlight 6000-HS, dont il nous dit qu’elle permet la capture de fichiers de 48 millions de pixels. « Pour l’exposition, il avait choisi une partie de la carte Michelin de la Creuse, dans laquelle figurait le village de sa grand-mère. Il avait utilisé un axe de prise de vue très incliné, à trente degrés de l’horizontale, tout en réglant la bascule au maximum afin d’obtenir une très grande profondeur de champ. C’est ensuite qu’il avait introduit le flou de distance et l’effet bleuté à l’horizon, en utilisant des calques Photoshop » (p. 63).

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Dans le livre, Jed Martin a souvent des rendez-vous dans des bistrots ou des brasseries à Paris. Il va Chez papa, avenue Bosquet, pour un diner de Noël avec son père, Chez Anthony et Georges, rue d’Arras, avec Olga et il rencontre Franz, son galeriste, Chez Claude, rue du Château-des-Rentiers. Mais quand il sort de Paris et de sa banlieue, avec sa limite, la barrière de péage de Saint-Arnoult-en-Yvelines, les personnages de Michel Houellebecq s’arrêtent sur les aires d’autoroute, entrent dans les relais impersonnels et achètent des sandwiches ou des cookies, ou bien encore des brownies au chocolat pour accompagner un café. À Paris, les repères sont précis mais dans la campagne, en Creuse ou dans le Loiret, les paysages sont plus nébuleux, à l’image de ce village en arrière fond de l’affiche de Mitterrand en 1988, La Force tranquille, quelques maisons groupées autour d’une église romane. Alors on lit que Michel Houellebecq décrit une France rurale muséifiée et c’est vrai que deux ou trois paragraphes peuvent en témoigner, occurrences paisibles au milieu de nombreuses autres, sociologiques ou économiques, qui font les délices du livre, et dont les fulgurances laissaient Bernard Maris dans l’admiration.

Mais le dossier de presse de Before landing insistait sur les effets de fiction de ces images car, en photographiant la France Houellebeck rendrait compte moins d’une manière documentaire que de la collection des pièces d’un récit, donc des éléments d’une fiction voire, dans certaines images, d’une science-fiction. On peut donc suivre cette indication ou reculer d’un pas et se souvenir avec Jan Baetens dans Littérature et photographie, qu’il ne faut sans doute pas être aveuglé par la surprésence du récit dans l’image, et négliger ainsi la réalité de la photographie, comme sa matérialité ou ses qualités intrinsèques. À ce propos, Philippe Dagen avait noté avec un certain laconisme que Houellebeck savait cadrer et tirer partie de la vue en plongée mais que Before landing était finalement « une exposition d’art actuel comme on en voit beaucoup ces temps-ci (janvier 2015) jusque dans le choix d’un titre en anglais ». Présentées ainsi, dans la continuité de son livre tout entier centré sur le monde de l’art contemporain, les photographies pouvaient perdre leur sens jusqu’à ne plus être que des images malgré tout.

Si l’on cherche cependant à prêter à la séquence de la BNF un pouvoir fictionnel, il faut sans doute l’envisager à partir de la dernière phrase de La carte et le territoire : « Le triomphe de la végétation est total ». Les villes sont et resteront des lieux de vie familiers, avec la multitude de leurs micro-espaces tandis que les campagnes, désertifiées et reconquises par la végétation ne seront aperçues que de loin, en les traversant rapidement, de part et d’autre des autoroutes aux arrêts desquels il sera possible de se souvenir des anciennes provinces en manipulant quelques objets vernaculaires sur les rayonnages de la supérette, tout en attendant son café et son brownie au chocolat. Alors, dans la prospective houellebecquienne du monde, la carte sera assurément plus belle que le territoire.

 

Note :

Jan Baetens, « La lecture narrative de l’image photographique », in J.-P. Montier, L. Louvel, D. Méaux et P. Ortel, Littérature et photographie, Presses Universitaires de Rennes, 2008.