Quel rapport y a-t-il entre ce tableau de Nicolas Régnier, Saint Mathieu et l’Ange, la conversation, Umberto Eco et, bien sûr, notre livre Dans l’épaisseur du paysage (Éditions Loco, 2017) ?

Voici quelques jours (voir #5bis), j’écrivais quelques mots sur la conversation comme étant la modalité de notre écriture dans la durée, avec Thierry Girard, et je m’interrogeais sur les implicites de cet échange, ces choses qu’il n’est pas utile de clarifier dans l’instant, puisque le correspondant sait de quoi il retourne, mais qu’une fois prise la décision d’éditer, il devient indispensable de fournir, les clés de lecture en quelque sorte.

Le lendemain, indépendamment de cela, je suis allé voir la nouvelle exposition du Musée des Arts de Nantes, Nicolas Régnier, l’homme libre, et j’ai photographié ce Saint Mathieu, un peu par hasard, parce qu’il était au début de l’exposition, mais aussi parce que cette note visuelle allait constituer une trace de mon passage dans le patio du musée. L’Ange a le doigt pointé sur le texte et un bras autour des épaules du Saint, en geste de bienveillance mais aussi de contrainte. Mathieu tient la plume mais il n’a pas la liberté d’écrire car, par l’intermédiaire de l’Ange qui inspire son écriture, c’est Dieu qui dicte l’Évangile.

Et voici qu’une lectrice du livre m’écrit sur Messenger, me disant d’abord son enchantement à le lire, et m’expliquant ensuite qu’elle avance très lentement parce qu’elle nous suit en allant lire nos notes et posts sur nos blogs respectifs et que cette démarche, loin d’être décourageante, contrairement aux craintes que je semblais avoir, est un plaisir pour le lecteur gourmand. Le lecteur gourmand. À l’appui de ses mots, Emmanuelle Gabory, photographe, m’envoie cette photographie. Alors quelque chose est en train de tintinnabuler dans ma mémoire qui va mettre de l’ordre dans tout ça.

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Le blog de Thierry et le mien ouverts devant notre livre. Photo Emmanuelle Gabory

Ce quelque chose, si je puis dire, c’est le souvenir d’un autre plaisir, et même d’une jubilation à la lecture de l’article d’Umberto Eco, ce grand sémiologue et écrivain italien, italien et cosmopolite, intellectuel européen, formidable esprit plein de malice : « Ironie intertextuelle et niveaux de lecture ». A priori, ce titre, publié en 2002 dans un recueil intitulé De la littérature (Grasset), ne semble pas fait pour imaginer les lecteurs se tordre de rire, pourtant, en m’empressant de le relire hier après-midi, je n’ai pu me retenir de m’esclaffer régulièrement au long de ses trente pages. Umberto Eco est à peine mentionné dans notre livre, au détour d’une réflexion sur ces références parsemées dans le texte et les effets de sens qu’elle produisent. Le grand écrivain « frissonnait de bonheur » (Apostille au Nom de la rose, Grasset, 1985) en découvrant des références nouvelles introduites par des lecteurs, lui qui des années durant, avait développé la théorie du lecteur modèle notamment dans Lector in fabula (Grasset, 1985) sous-titré Le rôle du lecteur ou La coopération interprétative dans les textes narratifs.

En quelques mots, un texte peut permettre plusieurs niveaux de lecture. Ainsi, dans un roman, un lecteur pourra trouver son bonheur à suivre l’énigme et anticiper sur son dénouement. Mais un autre se délectera de la langue, du style quand un troisième fera son jeu de débusquer des subtilités cachées, faites de références implicites, de brèves citations sans guillemets d’autres auteurs, tissant un réseau intertextuel qui donne à la littérature sa profondeur. C’est en pensant à ce dernier qu’Umberto Eco écrit ; son lecteur modèle est toujours derrière son épaule, un peu comme l’Ange de Saint Mathieu. Entre les deux se noue une relation complexe, l’écrivain attend de son lecteur modèle son approbation, voire son petit rire ironique et, à l’inverse, le lecteur modèle inspire l’auteur, le force à se dépasser.

Aussi, quand j’ai vu la photographie d’Emmanuelle n’ai-je pu m’empêcher de penser à Eco, son Ange derrière l’épaule, mort en février 2016 c’est-à-dire suffisamment avancé dans ce siècle numérique pour imaginer un lecteur modèle 2.0, appréciant encore le livre papier mais ayant avec lui les outils pour chercher, fouiller, tracer les références, et finalement dépouiller le texte, se l’approprier, le poursuivre peut-être et ainsi, comme me l’écrit Emmanuelle, après s’être laissé guider, suivre sa voie pour un travail en cours.

Le site d’Emmanuelle Gabory : http://emmanuellegabory.com/