Samedi 18 novembre
Il y a quelque chose de louche dans le comportement de l’auteur fréquentant les librairies au moment de la parution de son livre. J’aime bien ce mot, louche, pour dire douteux, équivoque, pas clair finalement et je pense que je devais avoir cette allure dans cet après-midi d’un samedi nantais, aux rues de l’hyper-centre bondées ; on y sentait cet avant-goût de fêtes de fin d’année que certains détestent et d’autres, au contraire, recherchent en flânant, attentifs aux changements dans les vitrines, aux décorations de rue en cours d’installation, au montage du marché de Noël. L’auteur qui circule dans les librairies donne l’impression d’en inspecter les rayons pour repérer « sa pile » – même si, en l’occurrence, il ne rêve pas, Dans l’épaisseur du paysage est un petit tirage, mais qu’importe, il est distribué, ou le sera – et, éventuellement d’en faire une photographie pour son compte Facebook. Il n’achète pas le livre qu’il cherche ; il l’a déjà. Il regarde bizarrement les étals. Il ausculte, compare. Il farfouille évidemment parmi les nouveautés ou les parutions récentes du rayon photo. Il spécule sur son emplacement. Son livre pourrait très bien figurer entre le Philippe Bazin, Pour une photographie documentaire critique et le Arnaud Claass, La considération photographique. Mais peut-être est-il posé en rayon géographie, parmi les livres sur le paysage ? Ce serait une erreur, c’est de photographie dont il s’agit, la notion « girardienne » d’épaisseur du paysage permet d’interroger le regard de l’artiste et la complexité de son acte photographique. Ou alors avec le gros catalogue de Paysages français, Une aventure photographique, l’exposition en cours à la BNF dans laquelle Thierry expose une partie de son travail et notamment ses tirages pour l’Observatoire photographique du paysage des Vosges du Nord. Oui, ce serait bien, à côté de ce beau livre. Chez Coiffard, la libraire du rayon photo me reconnaît et stoppe tous mes élans : « Nan, il n’est pas arrivé ! ». Bon, ben, je repasserai… Chez Durance, c’est plus intéressant, le vendeur, en plein réassort, consulte pour moi son ordinateur : « Je ne l’ai pas encore reçu. C’est pas normal. Je le recommande. Mais Vent d’Ouest l’a reçu. » Donc, ça y est, les premiers exemplaires sont à Nantes. Je veux les voir, même si j’ai déjà mes exemplaires d’auteur à la maison. Je connais tous les recoins de cette grande librairie depuis peut-être 35 ans et notamment le niveau des sciences sociales ou le rayon histoire. Les libraires de ma génération sont partis. Patrick D., le taciturne, incroyable connaisseur de son fonds, ne lâchant jamais la recherche d’un ouvrage à partir des bribes d’information que vous lui aviez fournies – « mais si, tu sais, le livre sur… » – , donnant toujours l’impression d’avoir lu le livre que vous alliez acheter. Alain G., l’âme des lieux, l’ami des auteurs, grand connaisseur de la littérature française et que je croise toujours, virtuellement sur le réseau, ou dans la réalité, lors d’une rencontre avec un écrivain. Pierre n’est pas à son poste ; je ne connais pas la jeune libraire qui m’accueille ; le titre du livre lui dit quelque chose mais les trois volumes sont encore dans les caisses. Elle va les chercher et les remonte, les dispose sur un tabouret pour que je les photographie, puis dans le rayon où ils sont destinés à figurer, c’est plus naturel, je dis. Bon, ce n’est pas une tête de gondole mais les livres sont de face, bien visibles, autant que leur petite taille le permet. La photo prise, je redescends avec un coffret de Sophie Calle que je fais emballer dans un papier cadeau.

Dans l’épaisseur du paysage est un livre des éditions Loco.
